Lors des interviews exclusives que Hervé Poncharal nous accorde à chaque Grand Prix, le factuel se teinte souvent d’émotion, au gré des résultats. 

Et des émotions, ses deux pilotes lui en procurent toujours, journées après journées, parfois radieuses, parfois plus sombres. Malgré son expérience, Hervé Poncharal vit toujours la course avec la plus grande des passions, et c’est toujours un grand plaisir quand il nous en éclaire quelques facettes, comme c’est encore le cas aujourd’hui…
Merci à lui !


Vu de l’extérieur, on a eu l’impression que lors de la première journée, sous la pluie, Johann a été excellent, mais que quand il a fallu régler la moto en une seule séance avant d’attaquer la qualification, pour un Rookie et ses premiers tours de roue en MotoGP sur ce circuit, il a d’autant plus manqué de temps qu’il a chuté en tout début de la FP3. Cela correspond-il à la réalité ?

Hervé Poncharal : « De toute façon, on savait que Aragon ne serait pas facile car c’est un circuit très technique et très compliqué à gérer. Ce n’est pas non plus forcément le circuit préféré de Johann, même s’il est vite partout. C’est clair que la première journée, qui était inutilisable pour avoir des informations sur les réglages pour le sec, ça a été un coup d’épée dans l’eau. Mais Johann est le travailleur que l’on connaît et que l’on ne va plus présenter : c’est un bosseur de bosseur et c’est encore celui qui a fait le plus de tours le vendredi. Il sait qu’il doit apprendre dans toutes les conditions et il n’est pas encore aussi à l’aise que certains top guns du MotoGP sur le mouillé. Il a donc beaucoup travaillé et s’est retrouvé troisième, et premier pilote Yamaha. D’ailleurs, le soir, Yamaha, par l’intermédiaire de Monsieur Tsyua, est venu nous voir pour nous remercier, car grâce aux commentaires et aux réglages de Johann, ils ont compris pas mal de choses qui seront potentiellement utile à tous les pilotes Yamaha.
Mais il est juste de dire aussi que certains pilotes n’ont pas été chercher l’exploit sur le mouillé, sachant que le lendemain il ferait beau. Vinales m’a d’ailleurs dit qu’il n’avait pas voulu prendre de risques inutiles alors qu’il luttait pour le titre.

En tout cas, nous avions bien travaillé. Évidemment, le lendemain, après les deux premiers tours où les temps de la veille ont été améliorés, on s’est retrouvé dans une sorte de séance qualif avec la pression qui en découle. Le résultat, c’est peut-être une envie de pousser plus vite que d’habitude, même si les réglages ne sont pas encore au top et que tu ne sens pas vraiment à l’aise. C’est vrai pour tout le monde, mais encore une fois, les rookies sont les plus pénalisés, et malgré nos petits soucis, on a encore été meilleur Rookie. Donc oui, déjà que la séance est courte, tu perds vite un quart d’heure après une chute et le pilote se met certainement un peu de pression négative, d’autant qu’il est rare que le ressenti avec la deuxième moto soit 100 % le même qu’avec la première. Toutes ces petites choses font qu’on loupe le top 10, mais cela fait partie de la course, et de toute façon, ce n’est pas la première fois que l’on a dû passer en Q1 avec Johann. »

Samedi soir, Johann avait encore confiance potentiellement plus rapide que les autres en course, avec les pneus usés. Mais finalement, on s’est aperçu que les autres étaient également très rapides, et il n’a pas pu atteindre son objectif qui était le top six…

« Oui, ça c’est vrai. Je pense que de toute façon, la piste a énormément évolué tout au long du week-end. Dimanche était de loin la journée la plus chaude, et d’ailleurs les deux pilotes officiels Yamaha, qui devaient partir en médium, ont changé d’avis sur la grille en regardant leurs adversaires directs au championnat. Ils sont passés en dur. Personne n’était très confiant car ils n’avaient pas beaucoup roulé avec ces pneus-là. Johann avait fait le pari de partir en soft à l’avant et à l’arrière, en pensant que peut-être, en début de course, cela l’aiderait à gagner des places par rapport à une position moyenne sur la grille, pour se retrouver dans le bon paquet. Et en analysant les tours par tour, en particulier en FP4, on avait vu que Johann était très constant avec des pneus qui avaient la distance de course. Mais bon, ça ne se passe jamais vraiment tout à fait pareil en course. Il avait donc l’espoir, lors de la deuxième partie de course, d’avoir un peu plus de constance et moins de problèmes que certains. Cela n’a pas été le cas mais il a fait une course solide, très solide. Il a été très constant dans ses chronos, mais les autres aussi. Ceci dit, même si on a vu Rossi aux avant-postes en début de course, on a bien vu qu’il lui manquait quelque chose sur la fin de course, tout comme à Vinales. Les deux se sont plaints d’un patinage excessive sur le dernier tiers de la course, car c’était clair que les Honda et la Ducati était un poil mieux dans cette phase de course. Eux étaient en dur, nous nous étions en tendre, et on a tous un petit peu souffert, ce qui prouve bien que ce n’est pas uniquement le choix de pneu qui fait tout. En tout cas, on ne s’était pas loupé avec Johann car les pneus étaient beaux à l’arrivée. Pas du tout arraché ou détruit. Et lui, bien sûr il était un peu limité par l’avant et par du patinage, mais rien de plus que les autres. Au final, c’est quand même une belle course puisqu’il finit à 13 secondes après être parti loin sur la grille. Ce n’est quand même pas énorme. Il finit encore une fois première indépendant, car on ne peut pas dire qu’Espargaro sur l’Aprilia officielle est un pilote indépendant même si son engagement dans une structure indépendante le place comme tel. Donc, premier non usine et premier Rookie : voilà, le travail a été fait.

Par contre, j’aimerais signaler quelque chose. Tout le monde l’a vu, on a fait un podium au Mans avec Johann Zarco, puis un podium en Allemagne avec Jonas Folger. Johann se battait régulièrement dans le top cinq, comme au Qatar, en Argentine, au Texas et à Jerez.
Or on voit que depuis le retour de la pause estivale, les Yamaha officielles utilisent maintenant un châssis qui était au départ un prototype qui ne devait sortir qu’en 2018. Mais vu les problèmes qu’ils rencontraient, les pilotes ont fait pression à juste titre pour l’avoir. Bonne pioche puisque depuis que ce châssis roule, on voit des perfs bien meilleures de Rossi et Vinales. Et si vous regardez ce qui se passe chez Ducati, chez Honda, chez KTM ou même chez Aprilia, ça bouge aussi beaucoup ! Le statut d’équipe satellite, lui, c’est d’avoir un matériel identique, du premier Grand Prix au Qatar jusqu’au dernier Grand Prix à Valence. C’est comme ça. On est malgré tout en tête du classement Rookie, on est aujourd’hui en tête du classement des pilotes et des teams indépendants, donc on remplit clairement notre mission, et même très très bien. Mais nous sommes des compétiteurs, cela est dans nos gènes et nos tripes, et nous avons envie de nous battre. Alors déjà qu’à armes égales, on a du mal de finir derrière, mais quand on sait que les autres évoluent techniquement parlant, et que nous on stagne, on le sait, on l’accepte, on est quand même très satisfait de pouvoir jouer à ce niveau-là, mais il y a quand même malgré toute une petite frustration. Aujourd’hui, ce n’est pas celle des pilotes car ceux-ci se concentrent sur leur job et sont encore en phase d’apprentissage, mais moi oui : j’ai une petite pointe de frustration. Je me dis toujours « qu’est-ce qu’on ferait avec la moto de Rossi et Vinales ? ».
Soyons clairs, ce n’est pas un coup de gueule, mais il faut bien constater que depuis le retour de la trêve estivale, Johann a moins l’occasion de se retrouver mêlé dans le paquet des motos d’usine aux avant-postes. On le voit moins dans le groupe de tête en début de course. Je me souviens toujours de Jerez où il part six et double tous les pilotes un par un pour se retrouver provisoirement en tête. Ce sont des choses qui se sont passées il y a quelques mois, et je ne pense pas que Johann soit devenu un moins bon pilote MotoGP, puisque chaque jour, à chaque tour qu’il fait il devient un meilleur pilote MotoGP. Il est en train de progresser d’une manière importante. Mais voilà. C’est comme ça, il faut l’accepter. »

Cette petite pointe de frustration est d’ailleurs peut-être d’autant plus présente que la politique de Yamaha est sensiblement différente de celles de Honda et Ducati, en ce qui concerne les teams satellites. Crutchlow dispose bien d’une Honda usine, et Petrucci d’une Ducati GP17…

« Oui, c’est vrai que l’on discute avec Cal et qu’il nous a confirmé avoir les specs de Márquez et Pedrosa. Et Petrucci, c’est par contrat qu’il a la même moto que Dovizioso et Lorenzo. Maintenant, Yamaha a quand même pas mal tâtonné cette année avec leurs deux pilotes d’usine qui ont la mission de ramener le titre. Donc ça les a certainement beaucoup occupés, et cela est illustré par la moto 2018 qui roule depuis la mi-saison 2017. Ils ne peuvent donc pas être au four et au moulin, et c’est clair que, aujourd’hui, leur priorité n’est pas Tech3. Encore une fois, Tech3 est là pour permettre à Johann et Jonas de faire une saison de Rookies, ce qu’ils font très bien : ils essaient d’être les meilleurs indépendants face à des Petrucci et Crutchlow qui sont avec des motos 2017. Pour l’instant, cela ne se passe pas trop mal. Tech3 fait donc ce qu’il a à faire, plus que correctement. Le team usine, surtout après les incroyables essais hivernaux de Maverick Vinales, n’est pas aussi aux avant-postes qu’il espérait. Donc il se focalise à bloc sur Vinales et Rossi, et nous laisse faire notre travail. Je comprends leur position, mais on a toujours envie d’avoir les dernières évolutions, d’avoir les machines les plus performantes, que ce soit dans le domaine des châssis, des suspensions, du moteur ou de l’aéro. C’est le jeu des sports mécaniques ! Je ne dis pas que l’on ferait beaucoup mieux ou que Johann gagnerait tous les Grands Prix si on avait ça, mais en tout cas, l’interrogation est là, et l’envie de voir, elle existe ! C’est humain, c’est logique, et il serait illogique que quelqu’un qui se dit compétiteur, et qui est impliqué dans la compétition, n’ait pas cette petite pointe de frustration. Mais soyons réalistes, il est clair que le team numéro un chez Yamaha, c’est et cela restera toujours le team usine. »