Lors des interviews exclusives que Hervé Poncharal nous accorde à chaque Grand Prix, le factuel laisse souvent la part belle à l’émotion, et ce fut de façon légitime encore une fois le cas après le magnifique Grand Prix de France mené par un Johann Zarco qui inscrit là le plus beau résultat du team Tech3 en MotoGP.

Comprendre le point de vue, parfois changeant, et partager les émotions du toujours passionné Hervé Poncharal, malgré ses trois décennies à la tête de son équipe, est toujours une sorte de privilège que nous sommes heureux de pouvoir vous offrir.

Nous publierons la seconde partie de cette interview demain soir.


Hervé Poncharal, après Le Mans, vous avez dû répondre à combien de médias ?

« Beaucoup, mais je ne me plains pas ! C’est vrai que ça bouge, que l’on est fatigué, mais ce n’est que du bonheur ! Chez Tech3, tout le monde à la banane car nous vivons un moment privilégié. »

En quoi le résultat de dimanche dernier est-il votre meilleur résultat en MotoGP ?

« D’une façon purement mathématique, cela égale notre meilleur résultat car on avait déjà fait 2e au Grand Prix de France en 2013 avec Crutchlow, mais c’était sous des trombes d’eau. Et on a également fait 2e à Misano avec Bradley Smith en 2015 dans des conditions un peu particulières, puisque c’était le seul pilote à ne pas être rentré mettre des pneus pluie quand il a commencé à pleuvoir.

Mais cette deuxième place de Johann est la plus belle, car c’est la plus vraie en performance puisqu’il n’y a eu qu’une chute devant nous et qu’à la régulière on allait monter sur le podium. Donc pour moi, c’est mon plus beau podium, c’est clair : un, parce que c’est à la régulière sur le sec, et deux parce que c’est avec un pilote avec qui il y a des vibrations et un relationnel plus fort qu’avec les deux autres, parce que c’est Johann Zarco, parce qu’il est français et qu’il y a toute cette alchimie qui s’est créée. Et trois, parce que c’est chez nous au Grand Prix de France, devant notre public, devant tous les médias français et que c’est là où tu as envie de faire la plus belle perf de l’année. Si tu as à choisir, tu dis « Grand Prix de France » ! Et je pense que Johann est tout à fait en phase avec ce que je viens de dire. Donc ce n’est pas la première deuxième place, mais c’est certainement la plus belle est celle dont on se souviendra le plus facilement, et avec le plus d’émotions. »

En vous souhaitant de faire encore mieux durant cette saison…

« Écoutez, après le Qatar, je vous avais longuement parlé d’alignement des planètes, je vous avais dit que c’était peut-être la seule fois de l’année où on aurait pu faire une place dans le top cinq ou peut-être même un podium. Depuis, j’ai évidemment changé d’avis car lors de toutes les courses suivantes, on a vu qu’il n’était pas là par hasard. Et vous me parliez d’un podium mais je disais encore « wouhaaa, on ne va pas s’exciter ». On est maintenant à la cinquième course de la saison et il l’a fait. Donc forcément, il est certain que l’on voit maintenant la saison d’une manière différente, mais je suis aussi conscient que l’on peut finir sixième ou septième au Mugello, en faisant une très belle course, et que l’on ne sera pas déçu. Il faut être prêt à cela. Valentino Rossi a fini 10e en Espagne.
Évidemment, quand tu vois 5, 5, 4 et 2, tu pourrais te dire qu’il y a progression, que plus rien ne va l’arrêter et qu’il faut qu’il gagne au Mugello. Mais ce n’est pas aussi simple que ça, et heureusement, Johann a l’intelligence et la maturité pour savoir que s’il finit sept ou huitièmes en Italie, nous serons tous contents car nous continuerons notre marche en avant et notre apprentissage. Comme le répètent Laurent Fellon et Johann Zarco, notre objectif, cette année, c’est le titre de Rookie de l’année ! »

Que de chemin parcouru depuis l’époque, pas si lointaine, où vous préveniez que vous risquiez de vous battre autour de la 15e place à cause de l’arrivée des nouvelles usines…

« Oui. Vous avez tout à fait raison. Je me souviens que c’est l’année dernière, à Barcelone, où on avait organisé un petit point presse dans mon hospitalité dans lequel je disais que c’était compliqué, pour une équipe indépendante, de continuer à exister pour faire autre chose que du remplissage de grille. Pourquoi je disais ça ? Par ce que l’on sentait que les plus gros sponsors avaient envie de passer sur les machines officielles en disant que l’on n’avait pas assez de visibilité. Et d’autre part, la tendance était que tous les jeunes pilotes performant qui sortaient du Moto2 voulaient signer avec des usines. Heureusement que l’on a croisé Johann et qu’il a un état d’esprit beaucoup plus ouvert ! Tous les autres pilotes voulaient signer avec une usine, quelle que soit l’usine ! Donc oui, je m’étais un petit peu épanché là-dessus parce que, quoi qu’il arrive, on est des compétiteurs. Ça me mettait un peu la rage car je savais que l’on ne pourrait plus faire de podiums. On aurait été là juste pour ramasser les miettes, avec comme seul espoir de faire un résultat une course un petit peu particulière avec des conditions de piste particulières. À la régulière, cela aurait été difficile. D’ailleurs, en 2016, on n’a pas fait un seul podium. On était quand même heureux de faire ce job là, mais c’était plus compliqué, en piste avec les partenaires. Je m’en étais donc un petit peu ouvert car j’aime bien communiquer ce que je ressens. Et puis c’était aussi un petit message vis-à-vis de la Dorna, des constructeurs et des sponsors, en leur disant « attendez les gars, faites en sorte qu’il n’y ait pas vraiment un championnat à deux vitesses. Et si vous voulez continuer à louer vos moto à prix d’or, il faut nous aider un minimum ». Mais sur le plan technique, une des choses qui a énormément changé, cela a été tout d’abord le mono marque pneumatique, puis surtout l’ECU unique. Et les usines l’avaient bien senti car il y a eu des bras de fer terribles entre Carmelo Ezpeleta et les responsables de Honda Motor et Yamaha Motor concernant la gestion électronique unique. Il y a eu des bras de fer terribles et c’est aussi pour ça, il faut bien s’en rappeler, que Carmelo et la Dorna ont décidé de racheter le Superbike. Vous savez pourquoi et nous en avons déjà probablement parlé… »

On ne l’a jamais vraiment explicité ici…

« A un moment donné, il y avait un constructeur qui a dit « On n’acceptera jamais électronique unique. Notre raison d’être en compétition, c’est de former nos ingénieurs et éventuellement transférer des technologies de pointe vers les motos de série. L’électronique est un domaine idéal et si on ne peut plus le faire ici, en MotoGP, on partira dans un autre championnat ». Sous-entendu, le Superbike. Mais Carmelo n’a jamais lâché et a été très malin puisqu’il a racheté le Superbike.

Aujourd’hui je pense que tout le monde, y compris les deux marques les plus emblématiques qui étaient les plus avancés dans ce domaine à ce moment-là, profitent de la notoriété et du succès du MotoGP. Mais ce succès, il est aussi dû à cette possibilité d’ouverture des résultats que l’on n’avait pas avant. Avant, c’était quasiment impossible d’être dans les quatre premiers ou sur le podium s’il n’y avait pas un des deux Yamaha ou Honda officiels qui callanchait. C’était impossible ! Aujourd’hui, les choses deviennent différentes. Toutes les nouvelles règles, avec le gel du développement moteur, une seule évolution aérodynamique et toutes ces autres choses, donnent des packages techniques plus proches de ceux des usines. Ça, c’est une chose.

Après, quand tu as un pilote qui a la classe, le génie, et l’intelligence de Johann Zarco, et qui en plus à l’intelligence de ne pas regarder ce qu’ont les autres pilotes, et c’est ce qui fait sa force, les choses deviennent plus faciles. Johann n’est pas là en train de regarder systématiquement s’il y a le petit boulon, le petit machin ou le petit bidule sur les motos officielles. Jamais ! Il ne regarde tout simplement pas les motos de Vinales et de Rossi. L’année dernière, mes deux pilotes scrutaient ces motos et envoyaient des gens de leur entourage pour regarder et discuter avec les équipes de Lorenzo et Rossi pour essayer de savoir. Déjà ça, un moment donné, ça te bouffe le cerveau !
Johann et Jonas, jamais ! Johann me dit systématiquement que cette moto, elle peut se battre devant et elle peut gagner des courses. À partir de ce moment-là, cela a complètement changé sa perception de tout ça et il s’est mis à travailler en ayant en tête le fait que la moto pouvait faire des podiums voire gagner. Et Laurent Fellon a toujours été derrière lui en lui répétant la même chose « ta moto peut faire des podiums ». Et moi, j’étais là en me disant « oh, oh, peut-être pas à la régulière… ». Mais les deux en étaient sûr ; la moto pouvait faire des podiums. Et dimanche, on l’a fait. Ils l’ont fait.
Tout cela explique les raisons pourquoi depuis le début de l’année 2016, avec les règles techniques, et 2017 avec Johann Zarco, les choses sont moins compliquées et je suis bien évidemment heureux de le constater. Mais bien sûr, c’est avant tout dû grâce à Johann. »

Alors justement, à quel point l’annonce de son renouvellement et ses résultats ont fait du bien vis-à-vis des sponsors ?

« Écoutez, sincèrement, même si il y aura toujours certaines personnes qui en douteront, sincèrement, ce n’était pas mon objectif premier. Vous savez, j’ai 60 balais et j’en ai plus derrière que devant. Si je continue aujourd’hui, c’est bien sûr parce que on continue de progresser et d’évoluer, qu’on se fait plaisir, qu’on gagne notre vie, etc. Mais ce n’est pas la raison numéro 1, et que ce soit Guy Coulon ou ma pomme, on pourrait très bien dire « OK, on bâche et on profite de la vie maintenant ». Donc notre moteur, c’est la passion, l’envie de continuer de vivre ces émotions, l’envie de continuer de bosser avec tous ces jeunes qui forment les teams Tech3 en MotoGP et en Moto2, et l’envie de partager ces moments intenses avec nos pilotes. Donc en rechignant, ce dont j’avais envie avant tout, c’était de prolonger ce moment merveilleux. Je vous l’avais dit, quand Johann avait parlé de ce qu’il ressentait chez Ajo, une de mes plus grandes peurs était de ne pas être capable de redonner, à Laurent et à lui, cet équilibre, ce bonheur, cette alchimie qu’ils avaient réussi à créer en interne chez Ajo. Et quand j’ai vu que ça prenait, que c’était peut-être encore plus fort, tu as envie que ce moment dure. Alors évidemment, pour que ce moment dure, il faut que tu ais des sponsors car sinon tu ne peux plus rien payer, les pilotes, les motos, etc. Mais avant de me dire que ça va être un levier est un argument important que je vais mettre sur la table dans ma négociation avec les sponsors, et c’est vrai que ça va m’aider, il ne faut pas se voiler la face, mais avant tout, ce qui m’a plu c’est que cette envie était partagée.
En fait, j’avais lancé un petit ballon à Jerez après le Grand Prix en disant à Laurent « on n’a peut-être pas nécessairement l’obligation d’attendre le mois de juillet ou août pour s’engager. Sachez que moi je suis prêt ». En arrivant au Mans, le jeudi matin, Laurent passe me voir pour boire un café et me dit « tu sais, ce dont tu m’as parlé à Jerez, j’en ai parlé à Johann et nous on est prêt aussi. Donc si tu veux, on fait un communiqué tout de suite ici ». Et oui, ça m’a vraiment remué car c’était quand même une super marque de confiance. Ça m’a fait très très très plaisir, car comme je vous le disais, ils auraient pu essayer de faire un peu traîner la négociation, vu les performances réalisées par Johann, sa notoriété et la valeur qu’il est en train de prendre sur le marché. Ils auraient très bien pu en profiter et, en fin de compte, il y a simplement eu, de leur côté et de notre côté, l’envie de prolonger ce moment un peu magique que l’on est en train de vivre ensemble. Sans autre arrière-pensée, que ce soit politique ou financière. Ça, c’est beau ! Et c’est pour ça que je suis heureux de continuer à faire ce job, car quand tu vis des moments comme ça, c’est plus fort que tout le reste. »

A suivre ici…