En Malaisie, lorsqu’il a appris qu’il était enfin champion du monde Moto2, Franco Morbidelli n’a pas explosé de joie. Tout d’abord parce que, même s’il était en tête du championnat, le devenir par forfait de son adversaire est toujours un peu frustrant. Mais également parce que ce n’est pas dans la nature de l’homme, qui arbore toujours invariablement un sourire un peu mélancolique. Une attitude à laquelle son parcours atypique n’est évidemment pas étranger…

Franco Morbidelli est né le 4 décembre 1994 dans le quartier de San Giovanni à Rome, d’un père romain, Livio, et d’une mère brésilienne, Christina, originaire de Recife.

Livio a plus que tâté de la compétition moto, puisqu’il fut vice-champion d’Italie en 80cc et 125cc dans les années 80.

Ayant ensuite ouvert un atelier, il construit une première Minimoto pour son fils Franco, alors âgé de deux ans et demi !
S’en suivent des années de pratique acharnée de la moto qui ne sont d’ailleurs pas les meilleurs souvenirs de ce dernier…

« Il m’a appris que tout prenait beaucoup d’efforts, quelle que soit l’activité. Si vous voulez faire quelque chose, eh bien, faites-le, mais assurez-vous de le faire à votre maximum, sérieusement. Mes meilleurs souvenirs d’enfant sont autres : les festivals brésiliens à Rome avec mes parents, tous ces gens pacifiques, la musique… Et quelques mois à Recife, avec la famille de ma mère, qui n’était pas riche, mais nous passions les journées pieds nus sur la plage à jouer au football. »

Franco grandit et, à l’âge de 10 ans, déménage à Babbucce, suivant la volonté de son père qui a vendu son atelier et est convaincu que seule cette région qui entoure Tavullia et Pesaro peut en faire un champion, comme le lui a suggéré Graziano Rossi qu’il connaît depuis ses années de pilote…

« Il a tout misé sur moi ».

Graziano Rossi invite alors Franco à s’entraîner avec la bande son fils dans une carrière, « la Cava », à deux pas de Tavullia…

« Pas facile. Nous courions le week-end après avoir déplacé les bulldozers ».

Au milieu de la poussière, Franco découvre « l’humilité et le dévouement à l’entraînement de Vale ».

Le feeling est passé, il ne fera que se renforcer au fil des ans…

A Pesaro, Franco rencontre Guido Mancini, champion d’Italie 50 cc à la retraite, qui a collaboré avec Loris Capirossi, Valentino Rossi, Andrea Dovizioso et Romano Fenati.

Celui que l’on surnomme « le magicien » convainc Livio Morbidelli de faire faire un essai à son fils en 125 cc, sur le circuit de Mores, en Sardaigne. Loin des regards indiscrets, Franco se familiarise donc avec la Mancini à moteur Rotax de Grand Prix.

« Franco était si petit que, quand il s’est arrêté dans les stands, nous avons dû attraper la moto à la volée parce qu’il lui était difficile de toucher le sol, mais il savait déjà quoi dire et ce qu’il fallait pour mieux la piloter: à 11 ans, il était mature. Son père l’avait bien préparé. »

Un deuxième essai a lieu avec une Aprilia 125cc, en présence de Alex Gramigni (Champion du monde 125cc en 1992 avec Gilera. Voir Interview de Carlo Pernat) et d’un certain Lorenzo Baldassarri. Franco bat le record de la piste et impressionne tout le monde…

Pendant ce temps, en 2005, le jeune Italien continue les courses de Minimoto (vainqueur championnat régional et prétendant dans le national Junior B), puis se lance dans l’Enduro en 2006, remportant le titre régional.

On commence à le remarquer et à parler de lui, à tel point, chose inimaginable aujourd’hui, qu’il signe un contrat avec l’équipe Pramac d’Antin de Grand Prix pour le former et l’amener en MotoGP. Franco n’a alors que 11 ans !

Franco Morbidelli : « Je suis très heureux. Jusqu’ à présent, j’ai couru avec la Minimoto et c’est très agréable d’avoir une telle opportunité. Je m’entraîne avec une 125GP depuis cette année, je continuerai à le faire et j’aimerais vraiment pouvoir arriver en Championnat du Monde. Jusqu’à présent, tout s’est bien passé et j’espère qu’ils vont croire en moi pendant longtemps. Je ferai de mon mieux pour atteindre nos objectifs ».

Paolo Campinoti, PDG du groupe Pramac : « Nous avons décidé de faire progresser un jeune pilote italien dans le but de l’amener au championnat du monde, en le suivant depuis le début. Avec ce nouveau projet, notre objectif est de faire un investissement à long terme. Ce jeune champion est très prometteur et nous croyons en son potentiel. »

L’histoire était sans doute trop belle pour être vraie et, après avoir participé à la Cuna de campeones durant les années 2008 et 2009, et y avoir été vice-champion en catégorie PreGP EVO, celui que l’on surnomme «Il Morbido» se voit de plus en plus confronté à des difficultés financières.

Malgré une apparition sur une Aprilia du team Aspar Bancaja en 2010, l’antichambre des Grands Prix que constitue le CEV lui est interdit, faute de moyens financiers…

« A l’âge de 15 ans tout s’est terminé soudainement. J’aurais dû participer au championnat d’Espagne, mais il n’y avait plus d’argent malgré les sacrifices de mes parents. Talent et sacrifice ne suffisant pas, nous avons choisi une catégorie moins chère, le Stock 600. Papa a trouvé des sponsors pour 2 saisons ».

En 2011, avec le soutien de Forward Racing, Franco Morbidelli participe à 4 courses de l’European Superstock 600 avec une Yamaha YZR6. L’année suivante, il termine le championnat à la 6e place.

En 2013, il fait figure de favori en s’alignant sous les couleurs du team San Carlo Team Italia, mais le drame le frappe avant même le début de la saison. Celui que Franco appelle toujours papa se suicide dans la maison familiale de Babbucce à l’âge de 52 ans.

Face à l’horreur de la situation, Franco résiste…

« Dans ce cas, vous devez choisir : vous effondrer ou réagir et avancer. J’ai choisi le second, et j’ai grandi de deux ans d’un coup. Dans certaines occasions, mon histoire m’a aidé, parce que j’ai appris à donner de la valeur à certaines choses. Après sa mort, je me suis lancé tête baissée dans le sport, m’engageant et restant concentré sur la moto, sans m’effondrer. Dans de nombreux cas, le sport aide ceux qui doivent surmonter des moments de ce genre : je suis un exemple . En 2013 j’ai gagné le Stock 600, le seul championnat «sérieux» que j’ai conquis, une victoire qui m’a ouvert la porte vers la Moto2 ».

Dans cette période insupportable, Franco Morbidelli reçoit le soutien, discret mais réel, de Valentino Rossi.

« L’humilité et le dévouement de Rossi sont remarquables : il a l’expérience d’un homme de 90 ans et l’enthousiasme de quelqu’un de 18 ans. C’était mon idole depuis mon plus jeune âge, puis je l’ai rencontré, en vivant près de lui. Et il a été avec moi dans les bons moments, et surtout il a été prêt à m’aider dans les moments difficiles, comme un véritable ami. Et puis il m’a appris tellement, pas seulement au niveau de la moto. Je l’ai toujours comparé à Messi, qui est le numéro un en activité, mais étant à moitié Brésilien, je ferais mieux de l’associer à Pelé. Il est comme un oncle. Le terme de frère ne conviendrait pas parce que j’ai beaucoup plus de respect pour lui que pour un frère. S’entraîner avec Vale est la plus grande des chances : après 10 minutes, vous en savez plus que pendant un millier de courses. C’est parfois plus disputé que pendant un Grand Prix. C’est un peu comme un enfant qui jouerait au football avec Messi. Mais il y a d’autres choses que vous apprenez, en restant à ses côtés. Apprendre à apprécier la liberté, profiter des quelques instants simples que la vie réserve à un tel champion. Comme manger une pizza à une heure du matin avec de vrais amis dans un restaurant aux volets fermés, sans personne pour lui demander un autographe, une photo ou une casquette ».

Même si elles restent relativement discrètes, on comprend bien les relations humaines extrêmement fortes qui unissent désormais les deux hommes. Valentino Rossi créera véritablement sa VR46 Riders Academy pour lui…

La suite, c’est une ascension presque classique, avec une 11e place au Championnat du Monde 2014 sous les couleurs d’Italtrans, puis un premier podium à Indianapolis l’année suivante avant de se blesser en Tout-terrain et de manquer 4 courses, terminant l’année au 10e rang du classement mondial de la catégorie intermédiaire.

En 2016, il intègre le team Marc VDS et monte sur le podium à six reprises, dont trois à la deuxième place, en Autriche, en Angleterre et en Australie.

2017 sera l’année de sa consécration mondiale, avec 8 victoires dont la première dès le Grand Prix du Qatar.

« Maintenant je peux le dire : je l’ai dédiée à papa. Et le soir, je me suis enfermé dans ma chambre pour écouter la samba : Seu Jorge, Daniela Merkury, Ivete San Galo. Parce que c’est beau et un peu triste, la joie ».

 

Cet hiver, même s’il éprouve parfois encore le regret de ne pas être « un étudiant normal. J’aurais aimé continuer l’école, devenir ingénieur, ce serait tellement agréable d’avoir deux vies, mais je devais choisir » ou un « barman sur une plage du Brésil », Franco Morbidelli est en train d’accomplir son rêve d’enfant…

« Je rêve déjà du MotoGP pendant la nuit ! Dans ma tête, j’ai déjà fait un nombre impressionnant de tests, Je suis devenu un bon testeur de nuit. Dans les rêves, c’est toujours beau et facile, parfait. Mais je ne suis pas sûr que cela se reproduira dans la vraie vie… Je suis curieux de voir ce que je vais faire quand je vais devoir jouer avec la puissance, le freinage et les pneus en MotoGP. »

Il en déjà eu un aperçu à Valence, et ses nombreuses facettes dues à ses racines italo-brésiliennes seront autant d’armes pour affronter ce nouveau challenge.

« De ma mère, j’ai hérité de l’attitude brésilienne de “couler avec le courant”, je suis calme et détendu, le côté italien m’a appris à être sérieux au travail et avec les gens que j’aime. Plus que tout, je suis une personne libre. Mon nom ‘Franco’ signifie ‘un homme libre’ et je l’aime. Je suis une personne authentique, détendue et tranquille. »

Cette année, Franco Morbidelli fera ses débuts en MotoGP, avec sans doute toujours ce sourire un peu triste et mélancolique. On sait pourquoi et on ne lui en veut pas. Comme on ne lui en veut pas de ne pas avoir de site Internet et de limiter les moyens de communication au maximum…

« J’utilise très peu le téléphone et les réseaux sociaux : avec les gens, j’aime parler en regardant leur visage ».

Une bien leçon de vie… Merci « Francky » !

Sources: Repubblica.it, Sportfair, Corsedimoto, Corriere, etc.

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