Un peu avant le début de saison, une nouvelle frappait de plein fouet les fans de Grands Prix. Phillip Island, l’antre du MotoGP en Australie, va disparaître du calendrier au profit d’un circuit urbain à Adélaïde. Sachant que ce circuit est assurément l’un des plus beaux du monde, et que fans comme pilotes l’adorent, je me suis logiquement demandé pourquoi Liberty Media voulait s’en séparer. Cela aura pris du temps, mais je crois que j’ai percé le mystère de cette décision ô combien surprenante.
La dimension politique dont personne ne parle
Dans cette affaire, il faut distinguer deux événements. Premièrement, l’abandon de Phillip Island, et, deuxièmement, la nomination d’un nouveau circuit pour le remplacer, à savoir, Adélaïde. Et si tous les médias ont évoqué l’un et l’autre, personne n’a encore essayé de faire le lien entre les deux. Dans un changement de tel envergure, nier la dimension politique est une grave erreur.

Carlos Ezpeleta, le directeur sportif du MotoGP, est fan de circuits urbains et a beaucoup contribué dans cette décision.
Vous l’avez peut-être remarqué à travers les divers articles sur le sujet, mais l’État hôte change également. Pour rappel, l’Australie est une monarchie constitutionnelle parlementaire fédérale, constituée de six États et dix territoires. Sur le pays-continent, les États disposent d’une très grande liberté, peu soumis au gouvernement fédéral pour les questions relatives à l’économie, entre autres. Phillip Island, l’île, se trouve dans l’État du Victoria, dont la capitale est Melbourne. Adélaïde est la capitale de l’Australie-Méridionale, le quatrième plus grand État du pays par superficie. Et, vous l’aurez deviné, les deux territoires ne s’entendent guère.
Cette opposition remonte à la création même des états australiens. L’Australie-Méridionale est le seul qui n’a pas été fondé sur l’accueil de bagnards, mais plutôt, sur le développement d’une théorie basé sur une entente entre agriculteurs, financiers, et artisans. Ainsi, il se démarque des autres, et comme c’est souvent le cas dans les pays régis par un système fédéral, ces différences perdurent dans le temps pour devenir des traditions, des manières de penser, des manières d’agir. Et, forcément, les brouilles avec les états voisin n’ont pas tardé à éclater.
Au cours du XIXe siècle, l’Australie-Méridionale s’est beaucoup accroché avec le Victoria (situé au sud-est), notamment pour des questions géographiques et économiques dont je vous épargnerai la nature. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il existe une rivalité latente entre les deux états, aussi fondée sur un brin de jalousie – c’est là un commentaire personnel après avoir sondé des expatriés français – envers d’autres états plus riches ou avancés. Aujourd’hui, tous les indicateurs économiques modernes démontrent la large supériorité du Victoria par rapport à l’Australie-Méridionale.
Venons-en au sport. Comme c’est la norme dans chaque ville, quartier, pays, les répercussions économiques se transforment en rivalités sportives, car les terrains, champs de batailles modernes, sont les seuls endroits où il est possible de voir son « identité » l’emporter sur une autre. C’est notamment le cas en football australien. La réception « d’événements monde » comme le MotoGP ou la F1 ne font pas exception à la règle. En 1985, Adélaïde accueille, pour la première fois, la Formule 1 dans le cadre du Grand Prix d’Australie. Une victoire totale pour une ville méconnue à l’étranger, et un sentiment parfaitement représenté sur le poster réalisé pour l’occasion : on lit « Adelaide alive », ou « Adélaïde en vie », en français, comme pour montrer que la cité existe, que son cœur bat plus fort que jamais.

Adélaïde a été le théâtre de moments exceptionnels en Formule 1, dont ce titre d’Alain Prost, en 1986.
La trahison
Alors que la Formule 1 prenait de l’ampleur grâce aux duels Senna/Prost, le Victoria désirait lui aussi avoir sa part du gâteau. À savoir que deux éditions du Grand Prix moto s’étaient déjà déroulés à Phillip Island de 1989 à 1990, mais que la manche australienne avait été déplacée à Eastern Creek en 1991, en Nouvelles Galles du Sud, un autre État. Le Victoria ne pouvait rester sans réagir. De ce fait, l’ancien maire de Melbourne et businessman Ron Walker décida, en 1993, de faire de sa ville le lieu du nouveau Grand Prix. Pour ce faire, il pouvait compter sur le premier ministre Jeff Kennett pour l’aider. Sans consultation publique ni vote au parlement, Melbourne s’est vu attribué le Grand Prix de F1 1996 sur le tracé d’Albert Park encore utilisé aujourd’hui. Ce contrat, totalement secret, fut caché aux représentants politiques d’Australie-Méridionale.
C’était la goutte d’eau. Une fois de plus, le Victoria avait tout, l’Australie-Méridionale, rien : Le Grand Prix moto à Phillip Island après l’abandon d’Eastern Creek en 1997, et le Grand Prix de Formule 1, pinacle des sports mécaniques, dès 1996. Aujourd’hui, c’est évident : tous les sondés m’ont confirmé que la pilule n’est jamais passée à Adélaïde.
Au revoir Phillip Island, merci pour rien
Revenons au présent. On sait que l’Australie est un énorme marché pour la DORNA et Liberty Media, comme le prouve, encore aujourd’hui, la place stratégique qu’occupe Jack Miller sur la grille. Dans le contexte d’expansion désirée, Phillip Island, dont l’accès est toujours difficile et les infrastructures vieillissantes, n’exploite plus le potentiel d’un tel événement. Il n’y a qu’à voir le peu de public présent sur place chaque année en comparaison aux autres manches pour se convaincre de ce fait.
Dès que les rumeurs d’abandon de Phillip Island ont pointé le bout de leur nez, l’Australie-Méridionale, désireuse de se venger de la perte du GP de F1, a bondi sur l’occasion. Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas proposer un tracé en ville à Adélaïde, ancien lieu du Grand Prix de Formule 1, comme pour prolonger le pied-de-nez jusqu’au bout. D’ailleurs, vous avez peut-être entendu parler d’une autre candidature : The Bend Motorsport Park, un circuit situé… à 100 kilomètres d’Adélaïde. Ceci signifie que le gouvernement actuel ne voulait absolument rien laisser à l’adversaire, et qu’il avait prévu le coup avec non pas une, mais deux propositions solides.
Tout devient plus clair. C’est pour cette raison que la première ministre du Victoria Jacinta Allan a essayé d’actionner tous les leviers politiques pour conserver Phillip Island au calendrier – circuit qui arbore, dans sa ligne droite principale, des publicités pour la ville de Melbourne. Mais l’offre adverse était trop bien préparée, elle arrivait pile au moment où la nouvelle machine MotoGP Sports Entertainement Group désirait un GP en ville. Pour Allan, membre du parti travailliste et de faction socialiste, c’est une véritable défaite politique.
De l’autre côté, la victoire est totale. Peter Malinauskas, le premier ministre de l’Australie-Méridionale également membre du parti travailliste ALP mais de faction dite « de droite » (centriste), gagne le gros lot à moins de deux mois des élections. Maintenant que vous avez tous les éléments en tête, relisez son communiqué de presse au moment de l’annonce : « C’est un coup de maître pour l’Australie-Méridionale et une preuve supplémentaire que notre État est en plein essor. Nous sommes désormais en concurrence avec le reste du pays pour accueillir les meilleurs événements mondiaux, et nous sommes en train de gagner ». Le reste du pays étant, bien évidemment, le Victoria et sa F1. Comprenez-vous mieux l’éminente dimension politique de cette décision ? D’ailleurs, dans tout le communiqué, il n’est pas question de sport, mais de victoire économique. « Il ne s’agit pas seulement d’un événement sportif de classe mondiale, mais aussi de générer de l’activité économique pour notre État, de soutenir l’emploi et de placer l’Australie-Méridionale sur la scène mondiale. » Adelaïde Alive, le rêve de 1995, est enfin restauré, et l’Australie-Méridionale, vengée.
Aviez-vous conscience de ces enjeux quant à l’abandon de Phillip Island ? Dites-le-moi en commentaires !
Pour rappel, cet article ne reflète que la pensée de son auteur, et pas de l’entièreté de la rédaction.

Aviez-vous remarqué ce petit détail ? Imaginez à quel point il doit être douloureux pour les représentants de l’Australie-Méridionale ! Photo : Michelin Motorsport
























