Jorge Martin quittera Aprilia pour Yamaha à la fin de la saison. Marco Bezzecchi, lui, représente toujours l’avenir de Noale. Mais à six Grands Prix du terme, deux points seulement séparent Martin de Marc Marquez tandis que Bezzecchi accuse désormais 49 unités de retard. Pour Marco Melandri, Aprilia ne peut plus faire comme si cette différence n’existait pas : même si son leader du championnat s’en va, l’usine italienne doit commencer à organiser sa fin de saison autour de lui. Une position qui pose déjà une question explosive : jusqu’où peut-on soutenir Martin sans sacrifier Bezzecchi ?
Aprilia possède encore deux candidats au titre. Mathématiquement. Sportivement, Motegi a pourtant creusé une différence considérable entre eux. Jorge Martin a quitté le Japon avec 333 points. Marc Marquez en possède 331. Marco Bezzecchi, troisième, est à 284.
Martin peut donc perdre la tête du championnat sur une seule position. Bezzecchi doit, lui, reprendre presque cinquante points aux deux hommes qui le précèdent. Pour Marco Melandri, Aprilia arrive ainsi au moment où une équipe doit commencer à distinguer ce qui reste possible de ce qui est le plus probable.
« Martin n’a cessé de progresser. Au début du championnat, il a connu des difficultés, mais maintenant il maîtrise parfaitement l’Aprilia et est incroyablement rapide. » Son verdict sur motosan suit : « On a le sentiment que le titre mondial se jouera entre lui et Marquez. »
Le problème ? Martin emportera le numéro 1 ailleurs s’il gagne
Voilà ce qui rend la situation délicate. Aprilia pourrait consacrer toute son énergie à faire de Jorge Martin son champion 2026… avant de le regarder rejoindre Yamaha en 2027. Pendant ce temps, Bezzecchi restera à Noale et Bagnaia arrivera pour ouvrir le nouveau cycle Aprilia.
La tentation pourrait donc être de continuer à traiter strictement les deux pilotes actuels sur un pied d’égalité aussi longtemps que Bezzecchi conserve une chance mathématique.
Melandri pense que ce serait une erreur. « Même si Martin part à la fin de l’année, Aprilia doit commencer à miser sur lui pour remporter le championnat du monde. » Autrement dit, le titre 2026 appartient à Aprilia avant d’appartenir à son organigramme 2027.
« Il faut établir des règles »
Melandri ne réclame pas explicitement qu’un panneau « BEZ → MARTIN » apparaisse dès Mandalika. Sa réflexion est plus subtile. Il demande à Aprilia d’anticiper les situations dans lesquelles les intérêts de ses deux pilotes pourraient entrer en collision.
« Si vous vous mettez à la place d’Aprilia, vous devez être au top de votre forme pour gagner et faire le maximum pour améliorer la situation en interne. » Puis arrive la phrase essentielle : « Si les pilotes sont mécontents, il faut établir des règles et veiller à ce qu’ils ne se fâchent pas entre eux. »
Le mot important est donc bien règles. Définies avant que le problème apparaisse. Car attendre que Martin et Bezzecchi se retrouvent roue contre roue dans les derniers tours d’un Grand Prix pour découvrir quelle politique appliquer serait probablement la pire solution.

Et si Bezzecchi se retrouve devant Martin à Mandalika ?
Le calendrier rend la question immédiatement concrète. Mandalika devrait convenir à l’Aprilia. Imaginons donc Bezzecchi deuxième, Martin troisième et Marquez quatrième dans les derniers tours.
Que fait Aprilia ? Laisser Bezzecchi défendre son résultat serait parfaitement légitime : il reste candidat au championnat et roule pour sa propre carrière. Mais chaque point perdu par Martin pourrait décider d’un titre dont il ne possède actuellement que deux unités d’avance.
Inversement, favoriser trop tôt Martin pourrait provoquer exactement ce que Melandri veut éviter : transformer deux pilotes rapides en coéquipiers mécontents au moment où Aprilia a besoin des deux. C’est tout le dilemme.
Bezzecchi n’est pas encore un lieutenant chez Aprilia
Il serait d’ailleurs prématuré de transformer Bezzecchi en simple équipier chargé de protéger Martin. Avec six Grands Prix encore au programme et les Sprints correspondants, 49 points constituent un handicap considérable, mais pas une élimination mathématique.
Et surtout, Aprilia aura besoin de lui. Si Bezzecchi peut s’intercaler entre Martin et Marquez, prendre une victoire ou simplement priver le pilote Ducati de quelques points, son rôle pourrait devenir déterminant sans qu’aucun ordre ne soit nécessaire.
Le meilleur soutien apporté à Martin pourrait donc commencer par quelque chose de beaucoup plus simple : laisser Bezzecchi battre Marquez.
Aprilia devra choisir le moment où les mathématiques deviennent de la stratégie
C’est finalement là que Melandri met le doigt sur le vrai problème. Une équipe peut maintenir une égalité parfaite lorsque ses deux pilotes possèdent des chances comparables. À mesure que l’écart augmente, cette neutralité finit cependant elle-même par devenir un choix stratégique.
Aprilia devra donc déterminer son seuil. À quel moment les chances de Bezzecchi deviendront-elles suffisamment faibles pour que chaque point susceptible d’aider Martin prenne davantage de valeur que son classement personnel ?
Melandri pense manifestement que Noale s’en approche déjà. Et il y a une ironie derrière cette situation. Aprilia pourrait bientôt devoir demander à celui qui représente son avenir de contribuer au couronnement de celui qui a choisi de partir. Parce qu’entre préparer 2027 et devenir champion du monde en 2026, il existe peut-être une priorité qu’aucun constructeur ne peut raisonnablement laisser filer.









