Rencontre avec Lucie Boudesseul lors du roulage organisé par Johann Zarco à Carthagène, qui revient sur sa superbe première saison en Championnat du monde féminin.
Nous poursuivons notre série d’interviews réalisée à Carthagène, dans le cadre du roulage organisé par Johann Zarco, avec Lucie Boudesseul. Arrivée en Championnat du monde féminin (WorldWCR) l’an dernier, la Française de 22 ans s’est révélée course après course jusqu’à décrocher un inoubliable podium à domicile, à Magny-Cours, avant de clôturer cette première saison sur un autre podium à Jerez.

Bonjour Lucie. Tu étais à Jerez avec le GMT94 hier et aujourd’hui te voilà à Carthagène avec Johann Zarco. Comment se sont passés ces deux roulages ?
Avoir été invitée par Johann à rouler ici, c’est une opportunité de dingue. C’est clairement l’un des pilotes qui me faisaient rêver en MotoGP. C’est assez fou d’être invitée par lui pour rouler. Il y a aussi d’autres pilotes français, ça fait un petit cocon français en Espagne. C’est super gentil et généreux de sa part de prendre du temps et de nous permettre d’accéder à un circuit comme ça, c’est extra. Je suis très reconnaissante d’avoir ce genre de proposition pour m’entraîner.
Comme j’ai des courses à Jerez, on avait trois jours de test avec le team là-bas. On a vraiment voulu faire les choses bien et se concentrer sur le championnat. Et puis je suis venue rouler ici pour prendre le maximum d’expérience en découvrant un nouveau tracé. Je n’avais jamais roulé à Carthagène, c’est un super circuit, technique. Je pense qu’on reviendra parce qu’il est très intéressant.
On va évidemment revenir sur ta première saison en Championnat du monde féminin. Tu es littéralement passée des graviers à la première course au podium sur la dernière, avec entre temps un inoubliable podium à Magny Cours. Comment tu as vécu tout ça ?
Oui c’est vrai [rires]. C’était une super belle saison, qui a commencé, comme tu le disais, de façon assez compliquée. Je passais d’une 1000 cm3 à la R7, qui sont deux motos très différentes. Je ne connaissais pas du tout la R7 donc j’ai mis un peu de temps à m’adapter en termes de pilotage, et je ne connaissais pas du tout les circuits. Je découvrais vraiment tout : le championnat, les circuits, la moto, donc il y a eu beaucoup d’apprentissage au début, et puis petit à petit ça s’est bien passé.
Je crois que c’est le rêve de tout pilote d’avoir la chance d’accéder à un championnat du monde, en plus avec le GMT94 qui est le team de référence en mondial Superbike. Moi mon objectif c’était plus de prendre conscience de la chance que j’avais d’être là, et puis de faire au mieux, prendre de l’expérience, m’amuser. On a forcément des objectifs de résultats et on veut tous être champion du monde au bout, même si ça ne se passe pas toujours comme ça. J’ai toujours eu de grandes ambitions, ça m’aide aussi à me motiver et à toujours m’entraîner le plus fort possible.
On s’est rendu compte qu’il me manquait juste de l’expérience. À partir de Donington j’ai commencé à faire de bons résultats, et puis il y a eu le podium de Magny-Cours et le podium final à Jerez. C’était une très, très bonne première saison.
À Magny-Cours tu as vécu un moment exceptionnel. On aurait pu croire que le public serait surtout présent pour le Superbike et le Supersport, mais non, il y a eu une véritable ferveur autour de toi.
C’est clair, le public a été super réactif, et même le team a été surpris du monde qu’on avait pour le podium. On avait quasiment autant de monde que pour le podium du Superbike ! C’est vrai que ça a assez surpris tout le monde, et nous les premiers, de se dire qu’il y avait un vrai engouement, une vraie effervescence autour du championnat. C’est cool, parce que déjà il y a une belle visibilité, une belle communication sur les réseaux, et en plus le public répond vachement. Puis c’était le public français avec une Française dans un team français sur le podium, à une manche en France. Tout était réuni pour que ce soit encore plus magique.
Je n’avais jamais brillé à Magny-Cours avant, en Championnat de France FSBK, j’avais toujours eu des problèmes mécaniques, techniques et autres, donc je n’ai pas fini beaucoup de courses et quand je l’ai vu au calendrier, j’étais contente d’avoir une course en France mais je connaissais mon passif là-bas
Et au final j’ai vécu un week-end extraordinaire. La communion avec le public c’est quelque chose qu’on ne peut pas expliquer. C’est un ressenti que je n’avais jamais eu, je ne pensais même pas ça possible. Je crois qu’il y avait 52 000 personnes au total sur le week-end et c’était un truc de fou, parce que j’étais la seule Française à faire un podium donc j’avais un peu tout le public avec moi. J’entendais les gens crier, pleurer, c’était incroyable.

J’imagine que tu as plus que validé tes objectifs de 2025. Qu’est-ce que tu vises pour cette nouvelle saison ?
L’objectif c’est de continuer à profiter, à prendre du plaisir, et à me rendre compte de la chance que j’ai de faire ça, mais aussi d’essayer de régulariser les podiums, d’être capable de me battre tous les week-ends pour les podiums pour à la fin jouer le titre. L’objectif de la saison passée était aussi de jouer le titre car j’ai toujours de gros objectifs. Quand j’ai terminé la première course dans les graviers, à Assen, ça m’a donné la motivation et l’envie de me déchirer à aller m’entraîner, que ce soit physiquement, mentalement, sur la moto, et de tout faire pour y arriver. Après, le résultat qui se fera sera forcément le meilleur que je peux fournir à ce moment-là, parce que je donne toujours le meilleur de moi-même à chaque instant. En soi je ne me concentre pas trop sur l’objectif final, de toute façon ce sera la finalité de tout le travail qu’on fait en amont, pour construire chaque week-end de course.
Tu sembles vraiment déterminée à atteindre tes rêves. D’où te vient cette détermination, et aussi cette passion pour la moto ?
J’ai un parcours atypique dans le sens où je ne viens pas d’une famille de pilotes. Mes parents ne faisaient pas de moto, ils ne sont pas pilotes, ils ne font pas de circuit. Mon père a une moto mais il la sort une fois tous les 2-3 ans. On ne sait pas d’où ça me vient.
J’ai commencé assez tard, à 14 ans, et j’ai toujours voulu faire de la compétition, dès que je suis montée sur une moto. C’était pour faire la partie pratique du CASM [Certificat d’Aptitude au Sport Motocycliste, ndlr.] et puis j’ai fait ma première course tout de suite après. Depuis toute petite je veux être pilote pro, et je fais tout ce que je pense qu’il faut faire pour y arriver. Depuis que je vais au collège, je me lève à 5 heures du matin pour m’entraîner avant d’aller en cours, et c’est quelque chose que je fais toujours aujourd’hui, ça ne m’a pas quitté.
J’ai vraiment cette espèce de feu intérieur en moi qui me pousse à toujours m’entraîner. Je suis motivée mais c’est même plus que ça, je suis disciplinée. Je le fais parce que j’aime ça, et ça a toujours été mon rêve. Aujourd’hui, être en mondial et y performer c’est incroyable, je suis très reconnaissante de tout ça. Après il y en a beaucoup qui disent que c’est normal, que c’est le fruit du travail, et c’est vrai, il y a eu beaucoup de travail et beaucoup de sacrifices pour en être là, mais je pense que le jour où je ne serai plus reconnaissante d’en être là où j’en suis, de par le travail et de par les gens qui m’entourent, c’est qu’il y aura un truc qui aura changé et ce sera trop tard. Clairement je profite et je vis un rêve de gamine, c’est extra.
Je vois de plus en plus de jeunes filles qui me regardent avec de grands yeux, je trouve ça extra, parce que quand j’ai commencé je n’avais pas vraiment de modèle féminin. Le seul modèle que j’avais c’était María Herrera, et aujourd’hui je roule avec elle, je me bats avec elle, je fais des podiums devant elle, donc c’est aussi assez incroyable d’en être là, et quand on voit le parcours, c’est fou. J’en discutais avec elle : ça fait 22 ans qu’elle fait de la compétition moto et moi j’ai 22 ans. Aujourd’hui je me bats avec elle comme si je roulais en compétition comme elle depuis des années alors que ça ne fait même pas 10 ans que j’ai commencé la moto.

Justement, María Herrera et aussi Ana Carrasco, qui sont les pionnières, sont toutes les deux Espagnoles, le pays de la moto avec l’Italie, où elles ont pu démarrer très jeunes. En tant que Française, tu as été confrontée à des difficultés pour arriver à un niveau professionnel ?
On manque d’infrastructures, mais il y a surtout quelque chose qu’on ne peut pas changer, c’est le temps. Par exemple, on ne peut pas rouler au mois de janvier en France, il fait trop froid, on a même eu de la neige. En Espagne, entre la météo et les infrastructures, c’est plus propice à l’entraînement et du coup à la progression.
Tu es toujours basée en France ?
Oui, j’habite à La Rochelle, et j’essaye de venir en Espagne quand je ne peux pas rouler en France mais le problème c’est que ça engage de gros moyens financiers, et on ne peut pas se le permettre aujourd’hui. J’essaye de m’entraîner au maximum en France, et c’est ce qui a fait aussi que pendant la saison il y a eu de l’amélioration. On s’est rendu compte à quel point il fallait que je comble mon retard d’expérience par rapport à des pilotes comme María qui ont énormément d’expérience, et le seul moyen c’est de rouler plus, sauf qu’on n’a pas trop le budget de rouler plus. On fait un peu avec les moyens qu’on a, on roule avec des vieux pneus qu’on récupère, on se débrouille pour essayer de rouler un maximum, et puis ça a l’air de porter ses fruits, donc on continue comme ça.
Tu parles de ces petites filles qui te regardent avec admiration. Est-ce que ça te donne envie d’être un modèle pour elles ?
Il y a l’idée de faire comme une petite académie pour permettre l’accès aux jeunes femmes. Je suis assez jeune et j’ai encore ma carrière à faire. Je ne vais pas tout de suite me concentrer sur ce genre de projets, mais je pense que c’est important de tout de suite préparer l’avenir. Je sais à quel point ça peut être compliqué quand on veut y arriver vraiment et qu’on est une jeune fille. Quand j’ai voulu commencer la moto à 5 ans, mes parents n’étaient pas du milieu, on n’avait pas les moyens et il n’y avait pas de circuits à proximité de la maison. C’était un milieu fermé et c’était impossible. J’aimerais me servir de mon expérience et parfois de la frustration que j’ai eue de ne pas pouvoir m’entraîner ou d’être accompagnée, pour aider et ouvrir des portes. Je pense qu’il y a un beau projet à développer en France.
























