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Toprak Razgatlioglu

Le passage de Toprak Razgatlioglu en MotoGP en 2026 devait être célébré comme l’un des événements majeurs de la décennie, la transposition d’un triple champion du monde Superbike vers la catégorie reine après des années d’attente et de fantasmes ; pourtant, à peine l’annonce digérée, les premières mises en garde sévères émergent, et elles viennent d’un homme qui connaît parfaitement les deux mondes. Alex Lowes, arrivé en WorldSBK en 2014, la même année que la dernière campagne de Razgatlioglu en Red Bull Rookies Cup, ne s’embarrasse d’aucune diplomatie : selon lui, le Turc part avec un handicap structurel que même son talent ne suffira peut-être pas à compenser.

« La réalité, c’est qu’il y va avec la pire moto, et c’est un fait », tranche Lowes en référence à la Yamaha YZR-M1, une machine qui n’a plus gagné depuis 2022 et qui n’a décroché qu’un seul podium en 2025. Le constat est brutal, mais il sert de point d’ancrage à une réflexion plus large : le MotoGP moderne est devenu si technique, si dépendant de l’aérodynamique, de l’électronique et des pneus Michelin spécifiques, qu’aucun pilote, aussi talentueux soit-il, ne peut transcender durablement une base technique déficiente.

Lowes pousse la provocation jusqu’à poser une question qui claque comme un avertissement : « Par exemple, où Marc Marquez terminerait-il sur cette Yamaha ? » Avant d’enchaîner, implacable : « Marc est donc le meilleur pilote de notre génération en MotoGP. Il était incapable chez Honda de rendre compétitive une moto qui ne l’était pas. »

L’argument est limpide : si Marquez lui-même a souffert avec une machine en retrait, pourquoi imaginer que Razgatlioglu, débarquant d’un autre championnat, pourrait faire des miracles ?

Alex Lowes : « je pense que les attentes vont être le pire ennemi de Toprak Razgatlioglu »

Le débat ne se limite pourtant pas à la compétitivité brute de la moto ; il touche aussi à l’âge et au timing. À 29 ans, Toprak n’arrive pas avec le capital-temps d’un Pedro Acosta ou d’un Fermin Aldeguer, que les équipes peuvent envisager sur dix ou quinze ans. L’adaptation au MotoGP exige souvent une saison, parfois deux, pour assimiler le freinage carbone, la gestion des pneus avant Michelin et la violence aérodynamique des prototypes actuels.

Lowes insiste sur cette dimension psychologique autant que technique : « je pense que les attentes vont être son pire ennemi. Certains seront prompts à le dénigrer. » Et il va encore plus loin en prophétisant que, quel que soit son niveau réel, « quoi qu’il fasse, ce ne sera jamais assez bien », car la comparaison permanente avec Fabio Quartararo – champion du monde, immédiatement performant sur la Yamaha dès ses débuts – alimentera un récit impitoyable.

Pour autant, Lowes ne nie pas l’exceptionnalité du Turc. Il reconnaît même sur crash.net que Razgatlioglu possède « quelque chose d’un peu plus spécial que ce que j’ai pu voir jusqu’ici », un feeling, une capacité instinctive à contrôler l’avant et à freiner à la limite qui ont fait de lui une référence en Superbike.

Mais il rappelle que les contextes ne sont pas interchangeables, et le résume par une image saisissante : « si on mettait Toprak sur la moto de Marc Marquez, il ne le battrait pas. Et si vous mettiez Marc Marquez sur cette BMW Superbike, il ne battrait pas Toprak. Parce que c’est très différent, ils doivent s’adapter et s’y habituer. » Autrement dit, le talent ne supprime pas les lois de l’apprentissage.

Le vrai danger, selon Lowes, n’est donc pas que Toprak Razgatlioglu échoue sportivement, mais qu’il soit jugé à l’aune d’attentes irréalistes, sur une moto qui n’est pas aujourd’hui une référence et dans un paddock où la mémoire est courte. « C’est mon avis », conclut-il, presque désolé, avant d’admettre que « ça le serait pour n’importe qui ». Le message est clair : le passage du Turc en MotoGP n’est pas une simple promotion logique, c’est un pari à haut risque, dans lequel la narration pourrait être plus impitoyable que la piste elle-même.

Alex Lowes et Toprak Razgatlioglu dans le parc fermé du Championnat de France de Superbike 2025. Crédit : Gold and Goose.

 

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