L’acquisition de Dorna par Liberty Media pour plus de 4 milliards d’euros a officiellement ouvert un nouveau chapitre pour le MotoGP. Carlos Ezpeleta, « Chief Sporting Officer » de Dorna, dévoile dans cet entretien une feuille de route claire : transformer le championnat d’un sport historiquement centré en Europe en un « brand » de divertissement global, sur le modèle du succès planétaire de la Formule 1. Cette stratégie repose sur trois piliers : une expansion géographique agressive, une hyper-commercialisation du spectacle, et une transformation médiatique des pilotes, désormais au cœur d’un récit où le casque doit s’enlever.
Le MotoGP est aujourd’hui dans une impasse géographique et financière. Bien que l’Europe génère 83% des revenus télévisuels (205M€ sur les 245M€ au total en 2024), c’est un marché mature. La croissance viendra d’Asie et des Amériques, prêtes à payer beaucoup plus cher pour une course.
L’audience et la valeur des droits sont encore faibles en Asie et aux Amériques. Les développer est la clé pour augmenter les 45% de revenus totaux qu’ils représentent.
Mais connaissez-vous la manne des droits circuits ? C’est le levier immédiat. Un circuit asiatique paie en moyenne 2,5 fois les droits d’un circuit européen, un circuit américain 50% de plus. Avec un calendrier bloqué à 22 courses, augmenter les revenus signifie mécaniquement remplacer des GP européens par des GP extra-européens.
Le championnat Superbike sert de test. Des pays comme l’Indonésie ou la Thaïlande y ont accueilli une course avant d’intégrer le calendrier MotoGP. L’arrivée de constructeurs chinois (CFMOTO, QJMOTOR) rend un Grand Prix de Chine à Shanghai plus que probable.
L’objectif est clair : réduire la part européenne (actuellement 14 courses sur 22) pour capter les investissements publics et privés asiatiques et américains, bien plus généreux.
Liberty Media ne se contente pas de déplacer des courses. Elle applique sa recette éprouvée en F1 : faire du MotoGP une plateforme de divertissement grand public.
Il faut cibler les sponsors « non-endémiques » : aujourd’hui, 75% des sponsors viennent encore du monde du moteur (huiles, pneus, équipementiers). L’immense marge de croissance est d’attirer des géants de la finance, de la tech, de la mode ou du lifestyle. Le but, selon Carlos Ezpeleta est de « porter le brand dans des endroits où les gens ne s’attendent pas à le trouver« .

Carlos Ezpeleta : « nos pilotes sont plus des gladiateurs que n’importe quel autre athlète… Il s’agit de le raconter »
Le storytelling est une priorité absolue : la compétition devient un récit. « Nos pilotes sont plus des gladiateurs que n’importe quel autre athlète… Il s’agit de raconter comment les super-héros peuvent prendre des formes différentes« , affirme sur GPOne le même Ezpeleta. La dramaturgie et l’émotion priment sur la technique pure.
Une crainte des puristes est cependant écartée. Liberty n’a ni le pouvoir ni l’intention de modifier les règles sportives, décidées par les constructeurs sur des cycles de 5 ans. Le grand changement de 2027 (850cc, aéro réduite) suit son cours. La vraie révolution se passera donc « hors de la piste ».
C’est le changement le plus profond pour l’écosystème. Le pilote n’est plus seulement un sportif de l’extrême ; il devient une personnalité publique, un contenu marketing à part entière.
Ezpeleta est catégorique : « Les gens doivent les connaître hors de la moto, une fois le casque enlevé. » Il faut humaniser, révéler la personne derrière la visière.
L’ère du pilote silencieux et uniquement concentré sur la technique est révolue. On attend désormais d’eux une exposition médiatique constante, à travers des vidéos courtes, des contenus « behind the scenes », une présence sur les réseaux sociaux. Ils deviennent les ambassadeurs principaux du spectacle.
Cette stratégie vise explicitement un public plus jeune, habitué à consommer des récits personnels et du divertissement rapide. Un modèle qui « ne plaira pas à tous » les traditionalistes, mais jugé nécessaire.
La feuille de route de Liberty Media est un pari sur l’avenir. Elle sacrifie délibérément une part de l’ADN historique « sport de niche » du MotoGP au profit d’une massification à l’échelle mondiale. L’argent afflue déjà, avec des fonds d’investissement intéressés par l’achat de parts minoritaires dans les équipes, voyant dans le championnat « un investissement de moyen-long terme ».
Le duel n’aura plus lieu seulement sur la piste, mais dans la capacité du sport à équilibrer cette nouvelle quête de profits spectaculaires avec l’authenticité et la passion brute qui ont fait sa légende. Les « gladiators » des années 2000 et 2010 doivent désormais apprendre à devenir, aussi, des rockstars du XXIe siècle. La métamorphose est en marche.
































