La saison MotoGP 2025 restera comme l’une des plus cruelles de la carrière de Pecco Bagnaia. Non pas seulement parce qu’il a perdu un titre, mais parce qu’il s’est peu à peu effacé, sportivement et symboliquement, dans son propre camp. Pendant que Marc Marquez empilait les victoires, occupait l’espace médiatique et imposait son énergie débordante, Bagnaia vivait une année de doutes, de silence et d’incompréhension, exposée sans fard dans le documentaire « Marc Marquez : Tout en rouge » publié par le site officiel du MotoGP.
Tout commence pourtant sans drame. En Thaïlande, première course de l’année, Bagnaia monte sur le podium. Troisième, derrière Marc Marquez, vainqueur après une démonstration de contrôle tactique.
Dans le parc fermé, Pecco analyse la course avec lucidité, presque avec admiration mêlée d’agacement : « Il s’est joué de nous pendant toute la course. »
Il le dira aussi directement à Marquez. Déjà, un premier sentiment s’installe : celui de ne pas avoir été battu à la régulière, mais dominé mentalement. Bagnaia le reconnaît lui-même dans le documentaire :
« Marc est un pilote différent de moi ou de mes anciens rivaux. Il est très énergique, et quand il célèbre une victoire, c’est un vrai spectacle. »
Dans un garage où Bagnaia a toujours incarné la rigueur, la méthode et la discrétion, l’arrivée d’un Marquez bruyant, expansif, omniprésent change l’équilibre. Et très vite, la comparaison devient écrasante.
Avant la saison, tout le monde parlait d’un duel. Bagnaia ne doutait pas de lui-même, pas plus que Ducati. Mais sur la piste, la réalité est brutale. Quelques affrontements existent – notamment au Mugello, où les deux se touchent sans conséquence – mais ils sont rares et sans suite.
Bagnaia tente de relativiser : « Quand on se bat pour le même objectif, il n’est pas facile d’avoir une relation apaisée, mais nous sommes assez intelligents. »
Il insiste aussi sur le bon fonctionnement interne : « Il s’est parfaitement intégré à l’équipe et nous travaillons dans la même direction. Nous parlons de bien plus que de motos. »
Mais derrière ce discours maîtrisé, le malaise grandit. Car pendant que Marquez gagne, célèbre, fédère et avance, Bagnaia recule, sans comprendre pourquoi.

La spirale du doute : quand la rivalité annoncée se transforme en solitude pour Pecco Bagnaia
Au fil des courses, le documentaire montre un Pecco de plus en plus isolé. L’accident du Mans agit comme un révélateur. Les résultats chutent, les sensations disparaissent. Et Bagnaia se retrouve face à un mur invisible.
« J’ai tendance à toujours m’attaquer aux problèmes avant de porter un jugement sur le reste. J’essaie tout, de différentes manières, en essayant de m’adapter aux consignes de l’équipe, mais le résultat est toujours le même. »
Ce n’est plus une question de vitesse pure, mais de ressenti, de confiance. À chaque week-end, Marquez enfonce un peu plus le clou, pendant que Bagnaia doute de ses propres repères, y compris sur des circuits qu’il dominait un an plus tôt.
« Ce n’est pas facile. Quand votre coéquipier gagne et que vous enchaînez les mauvais résultats, c’est difficile à croire. »
Le contraste est cruel : dans le même box, la réussite éclatante de l’un amplifie le malaise de l’autre. Plus Marquez triomphe, plus Bagnaia se sent transparent.
Malgré cette saison qui lui échappe, Bagnaia ne renie rien. Ni Ducati, ni son histoire avec la marque.
« Je n’ai jamais douté de Ducati, car je crois que ma carrière peut commencer et se terminer avec Ducati. »
Une phrase lourde de sens, prononcée alors même que tout semble lui glisser entre les doigts. Bagnaia ne fuit pas. Il encaisse. En silence.
La victoire arrive enfin au Japon. Un week-end parfait, une domination totale. Mais l’ironie est cruelle : c’est le jour où Marquez décroche officiellement le titre mondial. Le moment de gloire de Bagnaia passe presque inaperçu, noyé dans la célébration rouge.
Il remportera encore un sprint en Malaisie, sans jamais retrouver la constance nécessaire. La saison s’achève par une cinquième place au championnat, inimaginable quelques mois plus tôt pour un double champion du monde en titre.
« Tout en rouge » n’est pas seulement le récit du retour triomphal de Marc Marquez. C’est aussi, en creux, le journal intime d’un effacement. Celui d’un pilote méthodique, réservé, habitué à construire ses succès dans la durée, soudain dépassé par un coéquipier qui occupe tout l’espace – sur la piste, dans le garage, et dans l’imaginaire collectif.
Pour Pecco Bagnaia, 2025 n’a pas été une simple saison ratée. Elle a été une remise en question existentielle. Et peut-être le moment le plus silencieusement douloureux de toute sa carrière MotoGP.
































