La moto a-t-elle perdu la bataille culturelle face au smartphone ? Avons-nous perdu toute une génération de motards ? Pas à cause des radars, ni des normes Euro, ni même des prix. Nous l’aurions perdue bien plus profondément : culturellement. La moto n’est plus un rêve. Elle a été battue par un objet plus petit, plus lumineux, plus addictif : le smartphone.
C’est un fait qui semble acquis : « les jeunes ont remplacé les cyclomoteurs par les téléphones portables… et les trottinettes électriques. » Dure à avaler. Mais terriblement juste.
Pendant des décennies, la première moto était un rite initiatique. Dans les années 80, 90, et encore au début des années 2000, une 49 ou une 125 n’était pas qu’un moyen de transport. C’était : une clé d’indépendance, une affirmation sociale, un premier pas vers l’âge adulte.
On sortait, on traînait, on se perdait. Les rues étaient des terrains d’aventure. Le vélomoteur menait naturellement à la moto. La liberté avait une odeur d’essence et un bruit de moteur froid.
Aujourd’hui, la liberté tient dans une poche. Cette liberté a changé de forme. Pour les générations Z et Alpha, l’indépendance ne se mesure plus en kilomètres mais en connexions.
L’identité, la reconnaissance, l’amitié, l’amour, la colère, l’humour : tout se joue sur TikTok, Instagram, YouTube ou X.
Pourquoi rêver d’une moto quand on peut exister socialement sans sortir de sa chambre ? On peut voyager sans bouger ? On peut appartenir à un groupe sans jamais se retrouver physiquement ?
Le smartphone n’est pas un objet. C’est un monde. La moto, face à ça, est désavantagée. Elle demande du temps, de l’argent, du risque, de l’engagement. Elle ne “notifie” rien. Elle ne valide rien. Elle ne “like” pas.

Le choc économique pour la moto : posséder n’est plus désirable
Il y a aussi une fracture économique et philosophique. Dépenser 3 000 à 5 000 € pour une 125 ? Pour beaucoup de jeunes, c’est absurde. Ils ont grandi avec : l’abonnement, le paiement à l’usage, le temporaire, le partage.
On ne possède plus, on accède. Pourquoi acheter une moto quand un scooter électrique se loue à la minute, une trottinette fait le job, un téléphone est utilisé 200 fois par jour ? La moto est devenue, à leurs yeux, un objet lourd dans un monde léger.
Autre réalité brutale : la rue n’est plus un espace de liberté. Circulation dense, surveillance permanente, peur, normes, interdictions. Les jeunes n’ont plus grandi dehors. Leur terrain de jeu n’a pas été la rue, mais l’écran. Sans vélomoteur comme première émancipation, la moto n’a plus de continuité logique.
Même le langage a changé, et ce n’est pas anodin. Avant, on disait : « faire un tour », « partir rouler », « faire le plein ». Aujourd’hui, le vocabulaire dominant est bien différent. Le langage des jeunes a toujours existé, mais aujourd’hui il naît et meurt en ligne à une vitesse que les adultes ne peuvent plus suivre.
Le langage révèle le monde réel des jeunes. Et ce monde n’est plus physique.
Soyons clairs : les jeunes n’ont pas “rejeté” la moto. Elle a simplement perdu sa charge symbolique. La liberté, aujourd’hui, est tactile, instantanée, connectée. La moto est devenue marginale face à un écosystème numérique total, qui fournit du divertissement, une identité, une communauté, une reconnaissance. Sans casque. Sans permis. Sans chute.
Et maintenant ? La moto survivra. Mais plus comme avant. Elle sera plus passion, plus niche, plus choisie que désirée. La vraie question n’est pas « comment attirer les jeunes », mais comment transmettre un imaginaire dans un monde qui n’en a plus besoin pour exister.
Espérons simplement qu’il restera assez de jeunes curieux, indociles et vivants pour qu’on puisse encore leur dire un jour : « Monte. Je vais te montrer ce que veut dire être libre. »

































