Il n’y a encore pas si longtemps, les Grands Prix motos s’offraient à un spectacle unique une fois dans l’année. Un circuit en particulier donnait des frissons, faisait lever les foules. Le show était garanti. C’est l’histoire d’un circuit, l’un des plus incroyables : Suzuka.

Ce tracé, situé au sud du Japon dans la préfecture de Mie, fut dessiné à la demande du légendaire Soichiro Honda, fondateur de l’entreprise du même nom désirant un circuit de test. Ses portes ouvrirent en 1962, et depuis, entra dans la légende.

Il n’a rien de commun. Tout d’abord la configuration : c’est un des seuls grands circuits au monde à ne pas être une boucle, mais un ‘8’ avec un pont traversant la piste. Le caractère du tracé réside dans ses longues courbes favorisant la vitesse de passage et ses sections compliquées.

Entre le difficile freinage de la chicane Casio (qui se fit connaître grâce à Alain Prost et Ayrton Senna en 1989), l’impardonnable courbe Degner, ou le jouissif 130R, les virages mythiques ne manquent pas. La Formule 1 y passe régulièrement depuis le milieu des années 1980, et les affrontements de titans à quatre roues sont aussi responsables de son succès. Mais la moto occupe une place majeure dans l’histoire de Suzuka; une histoire parfois magnifique, parfois tragique.

 

 

Le virage de Spoon (‘cuillère’ en anglais) est l’un des plus connus du circuit. Il consiste en un très long virage à gauche à sortie aveugle. Dépasser ici relève de l’impossible, car il faut préparer la longue ligne droite qui mène au 130R, terrifiante courbe à gauche. Les plus expérimentés s’y sont fait prendre.  À moins de tenter l’extérieur… Photo : Morio

 

À vrai dire, les deux-roues sont présents depuis l’ouverture du circuit. Dès 1962, Jim Redman impose sa Honda à domicile pour le plus grand bonheur des fans et de la firme, contente de voir l’une de ses machines triompher “à la maison”.

Il s’y est passé tant de choses, qu’il est impossible de tout évoquer. Mais les nombreuses joutes opposant Kevin Schwantz et à peu près tout le monde – ce circuit comptait parmi ses favoris – à la fin des années 1980 ne sont finalement qu’une partie du mythe.

Suzuka, c’est plus que ça. C’est d’ailleurs ici que les jeunes espoirs japonais venaient faire leurs armes en wildcards. Une fois dans l’année, ils se frottaient aux meilleurs du monde. Il n’était donc pas rare de voir un inconnu très bien placé ; nous avons en tête la pôle position de Tadahiko Taira en 1989, sans oublier la performance de Norifumi Abe en 1994 qui joua les trouble-fêtes parmi les leaders avant de chuter.

Plus généralement, les japonais semblaient dans un autre monde quand venait Suzuka, souvent la première manche de la saison. Des dizaines de pilote locaux s’y sont imposés dans toutes les catégories. Ainsi, en 1995, les trois frères Aoki (Haruchika, Nobuatsu et Takuma) sont montés sur le podium dans les trois catégories différentes ! Du jamais vu.

Le maître des lieux était lui aussi japonais. Daijiro Kato remporta quatre fois le Grand Prix en 250cc, et l’évocation de son nom amène aux drames liés à cette piste, et ceux-ci en sont malheureusement indissociables. En 2003, après une perte de contrôle à la sortie du 130R, Kato percute le mur à gauche de la piste. À 200 km/h à cet endroit, il n’y a pas grand-chose à faire. Le champion du monde 250cc 2001 rejoignit Satoru Takashima, Kengo Kiyama, Kunio Katsumata, Naoto Ogura, Mamoru Yamakawa et Keisuke Sato, tous décédés sur le circuit durant des Grands Prix ou d’autres courses.

 

 

Le premier virage n’est pas moins grisant. Très longue courbe à droite (voire double droit) se refermant, la vitesse d’entrée est ahurissante. Il ne faut pas le négliger, car il conditionne le “serpent”, série de virage gauche/droite où la moindre erreur de trajectoire peut coûter des secondes. Ici, depuis le départ, les tribunes sont de type “stadium”, comme dans un stade de foot. L’ambiance y est donc électrique. Photo : Morio

 

En effet, il est impossible de parler de Suzuka et de moto, sans évoquer les différentes épreuves d’endurance. Les 8 Heures de Suzuka font partie de l’ADN du circuit, et ont réuni les plus grands noms de notre sport. Valentino Rossi, Carlos Checa, Alex Barros, Eddie Lawson, tous ont remporté la prestigieuse épreuve, prise très au sérieux par les constructeurs. C’est l’occasion d’admirer les magnifiques infrastructures, le parc d’attraction sous une chaleur de plomb, qui donnent aux 8 Heures une renommée mondiale.

Après le décès de Kato, nous n’avons plus vu de Grand Prix du Japon à Suzuka, désormais déplacé à Motegi, course qui, par ailleurs, existait déjà au championnat sous la forme de “Grand Prix du Pacifique”. Jugé trop dangereux pour le MotoGP, il est quand même dommage de ne plus retrouver cette ambiance unique au monde, et de ne plus voir les pilotes épouser les immenses courbes. Il n’en reste pas moins l’un des monuments des sports mécaniques, un bijou singulier qui tranche avec bon nombre de circuits aseptisés.

 

Photo de couverture : Scott Russell aux 8 Heures de Suzuka 1993.