Pecco Bagnaia au rapport : « J’avais la tête qui tournait à chaque freinage… Il faut interdire un troisième départ après deux crashs majeurs » … C’est un double champion du monde profondément marqué, le regard lourd et les traits tirés, qui s’est présenté en salle de presse en fin de dimanche après-midi à Montmelò. Apprenant à peine sa promotion sur la troisième marche du podium à la suite de la pénalité de pression de pneus infligée à Joan Mir, Pecco Bagnaia n’avait aucune envie de faire la fête.
Pris dans le terrifiant carambolage du deuxième départ provoqué par Johann Zarco, l’Italien a couru le sprint final de 12 tours au bord du malaise physique, guidé uniquement par l’instinct de survie. Avec une lucidité désarmante, le pilote Ducati a livré un témoignage poignant sur l’horreur de ce dimanche et a fermement tapé du poing sur la table concernant la sécurité et l’absentéisme de ses pairs.
Le discours de Pecco Bagnaia est capital. En acceptant de courir alors que sa tête tournait à chaque freinage, il a honoré ses contrats et ses sponsors par pur professionnalisme (« si un problème survient à la maison, on va quand même au bureau« ), mais il refuse que son sacrifice serve à masquer les défaillances du système.
Cette fois, même Francesco Bagnaia n’a plus cherché à parler uniquement de sport. Au terme d’un Grand Prix de Catalogne qui ressemblait davantage à une scène de catastrophe qu’à une course MotoGP classique, le pilote Ducati est apparu marqué, vidé, presque sonné devant les journalistes. Et ses mots résument parfaitement l’atmosphère qui régnait dans le paddock après l’enchaînement de drapeaux rouges, de chutes terrifiantes et de pilotes hospitalisés.
« Je ne me sens pas très bien, mais nous avons eu de la chance aujourd’hui, énormément de chance. En repensant aux accidents et à ce qui est arrivé à Alex, je me dis que quelqu’un nous a sauvés. »
La phrase est lourde. Parce qu’elle vient d’un double champion du monde habitué aux accidents violents, mais qui, cette fois, semble avoir réellement pris conscience qu’une ligne extrêmement dangereuse a été approchée à Montmelò.
Et Bagnaia sait de quoi il parle. Il a vécu l’enfer de l’intérieur. Tout le paddock venait à peine de reprendre son souffle après l’énorme crash entre Alex Marquez et Pedro Acosta qu’un deuxième départ replongeait immédiatement la course dans le chaos absolu. Cette fois, c’est Johann Zarco qui percutait Luca Marini au premier freinage, entraînant Bagnaia dans une nouvelle chute collective.
Pecco Bagnaia : « Zarco n’a rien fait de mal. Le comportement de sa moto était étrange »
Et l’Italien décrit une scène extrêmement dure. « Mon impact avec le sol a été très violent, mais dès que je me suis relevé et que j’ai vu sa jambe et la douleur qu’il endurait, ça a été un coup dur pour moi. »
Le plus intéressant est que Bagnaia refuse pourtant de transformer Zarco en coupable idéal. Au contraire. Alors que beaucoup réclamaient immédiatement des sanctions, le pilote Ducati estime qu’il s’est probablement produit quelque chose d’anormal sur la Honda du Français.
« En revoyant cet épisode, je dois dire que Zarco n’a rien fait de mal. Le comportement de sa moto était étrange : il a freiné plus tôt, mais il ne s’est pas arrêté. Il a dû se passer quelque chose. »
Mais ce qui marque surtout, c’est la suite. Car malgré les chocs, malgré les douleurs, malgré les images terrifiantes vues quelques minutes plus tôt, le MotoGP a décidé de repartir… une troisième fois.
Bagnaia lui-même reconnaît qu’il n’était probablement plus en état de courir normalement. « Après trois tours, j’ai commencé à me sentir mal, j’avais la tête qui tournait à chaque freinage et ralentissement. Je n’étais peut-être pas prêt pour la course. »
Puis vient la phrase sur GPOne qui risque de faire énormément parler dans les prochains jours : « Je pense qu’il nous faudrait une règle interdisant un troisième départ après deux accidents. »
Voilà le vrai séisme. Parce qu’après Pedro Acosta, c’est désormais Bagnaia lui-même qui remet ouvertement en cause les décisions de direction de course.
Et derrière cette critique, il y a un problème bien plus profond : celui du pouvoir réel des pilotes dans le MotoGP moderne. L’Italien pointe clairement du doigt le dysfonctionnement de la Commission de sécurité, désertée par une partie du plateau.
« Nous devons nous respecter mutuellement. Lors des réunions importantes, comme celle de la Commission de sécurité, nous devons y aller. Point final. »
Puis il enfonce le clou : « Maintenant, nous ne sommes que trois, et c’est difficile de se faire entendre. » Autrement dit : les pilotes parlent sécurité… mais beaucoup ne viennent même plus défendre leurs positions collectivement.
Et au fond, c’est peut-être cela qui inquiète le plus Bagnaia. Parce que Barcelone a donné l’impression d’un MotoGP devenu trop rapide, trop complexe et parfois incapable de reprendre le contrôle lorsque le chaos s’installe.
Même son podium hérité après la pénalité de Joan Mir semble secondaire dans son esprit. « Je n’ai pas l’impression de mériter cette troisième place. »
Rarement un podium MotoGP aura semblé aussi vide émotionnellement. Et rarement un week-end aura laissé autant de questions ouvertes sur la direction prise par le championnat.
En recadrant ses pairs sur leur absentéisme le vendredi soir, Bagnaia met les pilotes face à leurs propres contradictions. On ne peut pas se plaindre des dangers d’un circuit ou de la folie des directions de course si l’on préfère rester dans son motorhome à soigner son stress plutôt que d’aller voter les règles de sécurité. Après le miracle de Barcelone, la prochaine Commission de Sécurité s’annonce électrique. Les chaises vides n’auront plus aucune excuse.





























