La situation actuelle soulève beaucoup de questions. C’est la première fois dans l’histoire des Grands Prix qu’un tel bouleversement a lieu et il est encore trop tôt pour avoir une vision globale de tous les évènements et de leurs conséquences.

Dans cette conjoncture ô combien compliquée, nous avons demandé son point de vue à Jacky Hutteau, qui bénéficie d’une large expérience en fonction de son vécu en tant que pilote de GP, commentateur et représentant de l’industrie. Lui non plus n’a pas de boule de cristal, mais sa grande expérience lui permet d’avoir une vue d’ensemble.

Certains industriels partenaires techniques de plusieurs équipes ont envoyé du matériel et des produits par bateau dans des containers pour des Grands Prix lointains, comme le carburant compétition et les lubrifiants. Vont-ils faire revenir ces produits maintenant par bateau, ou les laisser sur place en attendant que le Grand Prix ait lieu, par exemple en novembre ?

« En ce qui nous concerne, nous avons envoyé cette année le carburant pour les tests MotoGP, le Grand Prix du Qatar, ainsi que pour les Superbikes qui y couraient la semaine suivante. On a tous appris ce qui s’est passé ensuite. »

« J’ai patienté quelques jours parce qu’on ne savait pas ce qui allait se passer, même s’il était absolument logique que l’épreuve de Superbike allait être annulée. Malheureusement on n’a pas pu rapatrier nos produits parce que c’est très compliqué au niveau du carburant et en général des produits dangereux »

« Donc nos produits sont toujours là-bas. J’ai eu beaucoup de difficultés parce que je dois avouer que quelques-uns ont tendance à abuser de la situation et demandent des prix faramineux pour stocker les produits. Donc beaucoup d’échanges et de discussion, et ce n’est pas totalement résolu pour le moment. »

L’entretien de la forme physique est très important pour les pilotes. Comment peuvent-ils faire en restant confinés chez eux ?

« Ce n’est pas évident (rire), je suppose qu’il y en a qui font de la corde à sauter dans leur appartement*. Ceux qui ont la chance d’avoir un terrain un peu plus grand peuvent peut-être faire le tour de la maison en courant. »

*Comme El Diablo, voir vidéo ci-dessous.

« Mais ils doivent surtout bouillir, ronger leur frein. Il leur faut garder la forme physique et la forme mentale parce que ce sont quand même des bêtes de course, des combattants. Ça ne les traumatise quand même pas, mais ça les gêne certainement. »

« Donc leur entraînement n’a sans doute rien à voir avec ce qu’ils peuvent faire habituellement. C’est de l’entraînement “confiné”, dont de la gymnastique et de la musculation. Il faut garder le mental qui est également extrêmement important. Il faut réussir à conserver la combativité. »

Les équipes de la catégorie MotoGP ont une assise financière relativement solide, comparée à celle de certains petits teams de Moto2 et Moto3. Doit-on s’inquiéter pour la survie de ces petites équipes ?

« Je crois que oui. Je n’ai pas d’information complémentaire à ce niveau-là, mais connaissant la fragilité de certains qui assurent leur saison avec les primes allouées par Dorna via l’IRTA, beaucoup d’entre eux vont avoir sans aucun doute des difficultés. »

« Le personnel est rarement mis à pied car l’immense majorité des employés sont des travailleurs indépendants. Ils sont chez eux à se morfondre et à se ronger les ongles parce qu’il n’y a pas de travail. Donc ça évite aux teams d’avoir à les payer parce qu’ils ne sont pas salariés de l’entreprise, sauf à de rares exception, comme par exemple Tech 3 qui emploie beaucoup de salariés. »

« Il va y avoir une désaffection d’un certain nombre de partenaires qui ont actuellement d’autres chats à fouetter et d’autres problèmes à régler que de donner de l’argent à des équipes en Grand Prix. Donc on peut s’inquiéter. Sans être pessimiste, en étant réaliste, je crois qu’il va y avoir de grosses difficultés financières pour la majorité de ces teams des catégories inférieures. »

D’après toi, quelle sera l’influence de la situation sanitaire actuelle sur la compétition ?

« On le voit bien, avec les Grands Prix retardés, repoussés, voire annulés. Donc on en est tous à se demander quand sera la première échéance, la première sortie. On est tous là piaffer, à tourner en rond, à essayer d’imaginer à quel moment on va pouvoir reprendre et chaque jour on voit que c’est retardé. »

« Au niveau de l’influence sur le Championnat, il est évident qu’il y aura moins de Grands Prix. Combien ? nul ne le sait pour le moment. Le contrat entre la FIM et Dorna prévoit un minimum de 13 Grands Prix, mais à situations exceptionnelles, conditions exceptionnelles. »

« Je pense que tout le monde n’a qu’une envie, au-delà du problème spectaculaire et vraiment plus important qui concerne la santé de tout le monde, c’est de pouvoir repartir. J’ai échangé avec un certain nombre de managers ces derniers temps, espagnols, italiens, voire français bien évidemment. Tout le monde est là à attendre et à espérer que ça puisse repartir, avec l’esprit de compétition. »

« Que va valoir le Championnat, on peut se le demander également. Moi, je crois que s’il y a moins de courses, elles seront peut-être encore plus disputées parce que tout le monde n’aura qu’une envie, c’est de se bagarrer et de montrer son potentiel, de rattraper le temps perdu autant que possible. »

La crise a des répercussions sur le plan industriel et commercial. Peut-on craindre un désengagement des constructeurs de la compétition ?

« Des constructeurs ? Je ne crois pas. Je ne l’espère pas. Maintenant, l’ampleur de la crise est tellement importante qu’elle va avoir des répercussions sur les chiffres d’affaire de tout un chacun. »

« Les constructeurs vont être fragilisés, sans aucun doute, mais après tout dépendra de la tendance générale. Le Directeur général d’une entreprise peut dire aux gens du service compétition « calmez-vous ». Mais je ne le pense pas, je ne l’espère pas, je préfère rester optimiste. »

 

Photos © Fabio Quartararo perso, Paddock-GP.com