Casey Stoner ne regrette pas seulement Phillip Island. À l’approche du dernier Grand Prix MotoGP organisé sur le circuit australien, le double champion du monde estime que les pilotes actuels n’ont jamais véritablement connu ce que signifiait dompter une machine de Grand Prix sur cette piste. Trop d’électronique, trop d’aérodynamique, trop d’assistance : derrière sa nostalgie se cache une question autrement plus dérangeante. Les pilotes d’hier devaient-ils faire preuve d’un courage que les motos modernes n’exigent plus de la même manière ?
Phillip Island, le circuit où il fallait oser
Six victoires consécutives entre 2007 et 2012. À Phillip Island, Casey Stoner ne se contentait pas de gagner. Il semblait posséder une compréhension presque instinctive d’un circuit où la vitesse, le vent et les longues courbes rapides imposaient une relation particulière avec la moto.
L’Australien connaît donc mieux que quiconque ce que cette piste exigeait. Et lorsque Chris Vermeulen lui demande ce qui manque aux pilotes actuels, sa réponse dépasse largement la nostalgie. « J’ai toujours l’impression qu’au niveau où ils en sont actuellement, ils n’ont pas vraiment eu l’occasion de vivre ce que c’est que de piloter une grosse moto à Phillip Island. »
Autrement dit, les pilotes modernes connaissent le tracé. Mais connaissent-ils encore les sensations qui en faisaient toute la difficulté ?
Stoner : « L’aérodynamique plaque la moto au sol »
Stoner désigne directement les responsables. « Pouvoir faire glisser cet engin, le contrôler, gérer le vent et tout ça… Ils ont un aérodynamisme qui le plaque au sol. » Puis il poursuit : « Ils ont toute cette électronique et tout le reste qui les empêche de vraiment apprécier Phillip Island pour ce qu’elle est. »
La critique est intéressante parce qu’elle ne concerne pas seulement la vitesse. Les MotoGP actuelles sont extraordinairement rapides. Leurs pilotes encaissent des contraintes physiques considérables et prennent des risques bien réels.
Mais une partie de leur performance repose désormais sur des systèmes qui modifient la manière dont la puissance arrive au sol et dont la moto réagit. Contrôle de traction, gestion électronique du moteur, aérodynamique et dispositifs de correction d’assiette ont progressivement transformé le travail du pilote. Le danger n’a pas disparu. La manière de le maîtriser a changé.
Avant, il fallait davantage accepter que la moto bouge
C’est ici que la question du courage prend tout son sens. Sur les machines que Stoner a connues, une grande partie de la performance dépendait de la capacité à accepter les mouvements de la moto.
Sentir l’arrière glisser. Continuer à accélérer alors que la machine se déplaçait sous soi. Composer avec les rafales de vent dans les grandes courbes rapides. Et surtout, conserver suffisamment de confiance pour recommencer au tour suivant.
Cela ne signifie pas que les pilotes modernes seraient incapables d’en faire autant. Simplement, leurs motos sont conçues pour limiter certains de ces phénomènes ou les rendre plus prévisibles.
Le pilote peut alors consacrer davantage d’attention à d’autres exigences : freinages extrêmes, gestion des pneus, précision des trajectoires et exploitation de l’aérodynamique. Le courage d’hier était peut-être plus visible. Celui d’aujourd’hui est devenu différent.

Stoner reconnaît pourtant que son époque était déjà assistée
L’Australien ne prétend pas avoir couru dans une époque entièrement dépourvue d’électronique. « À notre époque, il y avait encore un peu trop d’électronique à mon goût », précise-t-il. Stoner critique donc une évolution qu’il observait déjà pendant sa propre carrière.
Et il ne reproche pas directement aux pilotes actuels de manquer de talent. Au contraire, il regrette qu’ils ne puissent pas découvrir certaines sensations qui faisaient, selon lui, la beauté de Phillip Island. « J’aimerais tellement que ces gars-là puissent profiter pleinement de l’endroit et en tirer le meilleur parti. » Son reproche sur MotoGP Australia vise davantage les machines que ceux qui les pilotent.
Le MotoGP quitte justement le circuit qui symbolisait cette liberté
Le calendrier donne à ses paroles une résonance particulière. Phillip Island accueillera son dernier Grand Prix MotoGP en 2026, avant le transfert annoncé vers un circuit urbain à Adélaïde en 2027.
Stoner reconnaît les difficultés pratiques du site australien. Mais il voit aussi disparaître l’un des derniers circuits dont la personnalité ne semble pas avoir été dictée par les exigences modernes du spectacle.
Il évoque également le Mugello et se réjouit du retour de Brno. Des pistes où le relief, les courbes et les particularités naturelles du tracé jouent encore un rôle déterminant. À ses yeux, elles possèdent quelque chose que les circuits plus récents peinent parfois à reproduire.
Les anciens étaient-ils vraiment plus courageux ?
Il serait trop facile de répondre oui. Marc Marquez, Jorge Martin ou Pedro Acosta ne prennent certainement pas moins de risques que leurs prédécesseurs. Les chutes modernes rappellent régulièrement à quel point le MotoGP reste dangereux.
Et les motos actuelles exigent des compétences que les champions d’autrefois auraient eux-mêmes dû apprendre. Mais Stoner soulève une question plus profonde. À force de rendre les machines plus performantes, plus stables et plus contrôlables, le MotoGP n’a-t-il pas progressivement effacé une partie de ce qui distinguait le pilotage d’une véritable confrontation avec la mécanique ?
Ce n’est pas nécessairement une régression. C’est une transformation. Et à Phillip Island, où Stoner a construit six années de domination en acceptant précisément ce que la moto avait d’imprévisible, cette transformation prend une signification particulière.
En 2026, les pilotes disputeront une dernière fois le Grand Prix d’Australie sur cette piste. Ils iront probablement très vite. Ils prendront certainement des risques. Mais selon Casey Stoner, ils ne connaîtront peut-être jamais complètement le Phillip Island que lui a aimé : celui où, pour aller plus vite, il fallait parfois accepter que la moto vous échappe un peu.









