Sur le papier, le week-end tchèque de Jorge Martin pourrait presque passer pour une bonne opération. Le champion du monde 2024 quitte Brno avec une neuvième place, quelques points précieux dans son escarcelle et surtout un retard réduit à seulement huit unités sur son coéquipier Marco Bezzecchi au championnat. Compte tenu de la double pénalité Long Lap héritée de l’accident de Hongrie, compte tenu des difficultés affichées depuis le début du week-end et compte tenu du niveau affiché par Ducati, le résultat paraît même presque satisfaisant. Pourtant, en écoutant attentivement les déclarations de Martin après l’arrivée, une conclusion s’impose rapidement.
Le classement ne l’intéresse pas. Et ce n’est pas une formule de circonstance. C’est une inquiétude beaucoup plus profonde. Car Jorge Martin ne se préoccupe plus aujourd’hui du nombre de points qui le séparent du leader. Il se préoccupe de quelque chose qu’aucun tableau de classement ne peut mesurer. La confiance.
Ou plus précisément son absence. « Ce qui compte pour moi en ce moment, c’est que je suis encore très loin de la victoire. » Cette phrase résume parfaitement son état d’esprit. Alors que beaucoup ne voient que les huit points qui le séparent désormais de Bezzecchi, Martin regarde ailleurs. Il regarde les chronos. Il regarde son pilotage. Et ce qu’il voit ne lui plaît manifestement pas.
« J’ai disputé deux ou trois courses où je me battais constamment pour le podium et la victoire, en partant parmi les leaders. Maintenant, je lutte pour me qualifier dans le top 10 et, dans le meilleur des cas, terminer quatrième. » La différence est certaine. Et surtout inhabituelle. Car jusqu’à présent, même dans les périodes compliquées de sa carrière, Jorge Martin n’a jamais donné l’impression d’avoir perdu le fil de sa moto.

Jorge Martin : « Nous avons perdu le cap et nous devons en comprendre la raison »
Aujourd’hui, c’est exactement ce qu’il décrit. « Pour l’instant, nous sommes très loin des Ducati et de la victoire. Je manque de confiance dans l’avant et j’ai constamment l’impression d’être au bord de la chute. » Un moteur peut évoluer. Un châssis peut être modifié. Une aérodynamique peut être corrigée. Mais lorsqu’un pilote commence à douter de son train avant, c’est tout son pilotage qui se retrouve paralysé.
Le problème est d’autant plus sérieux que Martin ne semble pas encore comprendre son origine. « Nous avons perdu le cap et nous devons en comprendre la raison. » Cette phrase est probablement la plus inquiétante de toute son intervention. Car elle suggère qu’Aprilia ne sait pas exactement ce qui a changé.
Et lorsqu’une équipe ne comprend plus précisément pourquoi une moto fonctionne un week-end puis cesse soudainement de fonctionner le suivant, elle entre dans une zone particulièrement dangereuse.
Martin lui-même admet naviguer à vue. « Je n’ai pas encore de réglages de base. J’ai couru avec certains réglages, comme au Mans, mais ils ne fonctionnent pas sur d’autres circuits. » Voilà peut-être le véritable diagnostic. Depuis plusieurs courses, Aprilia semble avoir perdu ce socle technique qui permet normalement à un pilote d’arriver sur un circuit avec une direction claire. Résultat : chaque vendredi devient désormais une séance de développement.
« Je profiterai donc de chaque vendredi du reste de la saison comme d’un test, pour essayer de nouvelles choses et retrouver les bonnes sensations en tête de course. » C’est une déclaration révélatrice, parce qu’un candidat au titre n’est normalement pas censé utiliser les week-ends de Grand Prix comme des séances d’essais. Un candidat au titre est censé arriver prêt. Martin, lui, cherche encore sa moto.

Cela explique également pourquoi il refuse sur GPOne de s’emballer concernant le championnat. « Les points du championnat du monde ne m’intéressent pas vraiment. » Martin sait qu’un championnat ne se gagne pas en profitant des erreurs des autres. Il se gagne en étant rapide. Et aujourd’hui, il ne se considère pas suffisamment rapide. « L’important, c’est d’être rapide, car c’est comme ça qu’on peut espérer se battre pour le titre. »
Le contraste avec Marc Marquez est à étudier. Alors que Ducati explique que l’Espagnol gagne malgré ses limitations physiques, Martin explique qu’il perd du terrain malgré une condition physique désormais correcte. L’un souffre physiquement mais maîtrise sa moto. L’autre est physiquement revenu mais ne maîtrise plus totalement la sienne.
C’est probablement ce qui explique pourquoi Martin semble presque plus préoccupé aujourd’hui qu’il ne l’était lorsqu’il accusait davantage de retard au classement. Le championnat lui a offert une opportunité inattendue. La suspension de Bezzecchi lui a permis de rester totalement dans la course. Mais il sait que cette situation reste artificielle. Et c’est ce qu’il laisse entendre lorsqu’il refuse de parler de titre.
Le Madrilène a également été interrogé sur l’affaire Bezzecchi. Sa réponse mérite d’être relevée. « Je pense qu’il est difficile de juger, car Marco a agi sous le coup de l’émotion, mais je ne pense pas qu’il recommencera après cette pénalité. » Puis il ajoute. « Je désapprouve totalement cette action, mais je ne peux pas juger, car cela aurait pu m’arriver aussi. » Martin condamne. Mais il comprend. Et surtout, il glisse une remarque qui éclaire indirectement les tensions récentes chez Aprilia. « J’espère que mon équipe, si ça m’arrive, sera la première à me défendre. »
Difficile de ne pas y voir une allusion aux débats qui ont entouré son propre cas après l’accident de Hongrie et aux polémiques récentes entre certains membres de l’équipe et leurs pilotes. Enfin, Martin a livré une analyse particulièrement lucide de la hiérarchie actuelle. « En début de saison, j’avais dit que Ducati n’était pas loin derrière, mais ils n’avaient pas encore trouvé la bonne formule, et Marc n’était pas à 100 %. Maintenant, je pense que les deux motos sont assez similaires ; la bataille est lancée. »
Autrement dit, Martin ne croit plus à une supériorité technique naturelle d’Aprilia. Le temps où la RS-GP pouvait compenser certaines imperfections semble terminé. Désormais, Ducati est revenue. Marc Marquez revient. Et Jorge Martin, lui, cherche encore les sensations qu’il avait perdues à Montmelò.
La bonne nouvelle pour Aprilia est que son pilote n’est qu’à huit points de la tête. La mauvaise nouvelle est que Jorge Martin semble considérer ce chiffre comme presque secondaire. Parce qu’il sait qu’avant de regarder le championnat, il doit d’abord retrouver sa moto. Et aujourd’hui, c’est précisément ce qu’il n’a toujours pas réussi à faire.
































