Toujours passionné par les Grands Prix, Christian Sarron, notre pilote français le plus titré (Champion du Monde en 250 cm3 et vainqueur en 500 cm3) suit de près les aventures et les exploits des jeunes champions qui lui ont succédé. Nous lui avons demandé de nous faire profiter de sa grande expérience pour nous apporter son intéressant éclairage personnel sur la situation actuelle.

Christian, quel a été pour toi l’évènement le plus important de cette première demi-saison en MotoGP ?

« Je pense que c’est la prestation surprenante et excellente de Fabio Quartararo. Et ce pour différentes raisons. La première c’est qu’il est très jeune, le plus jeune en MotoGP. Il n’a pas d’expérience de la MotoGP. Il est dans un team qui n’a pas non plus d’expérience de la MotoGP. Il n’a pas la Yamaha totalement officielle ».

« Malgré cela, il réussit à faire des performances régulières, et non pas un bon coup de temps en temps. Il est tout le temps performant, sur tous les circuits. En course, il a fait de petites erreurs et quelques maladresses de jeunesse. Enfin la dernière chose, c’est qu’il ne tombe presque pas ».

« Tout ça est vraiment surprenant. Ça montre qu’on peut quand même se poser quelques questions. Il n’est pas le seul à être bien. On voit Joan Mir sur la Suzuki qui fait également de bonnes courses pour un débutant. Franco Morbidelli, même s‘il a une année d’expérience, est compétitif aussi. Donc on se dit que l’accès à la MotoGP après la Moto2 n’est pas si difficile que ça. Je me rappelle d’une époque où entre les 250 cm3 et les 500 cm3 il y avait vraiment une énorme marche. Maintenant on peut se poser la question de savoir si la MotoGP est aussi difficile qu’on l’imagine ».

« Si c’est vraiment difficile, Fabio est un génie. Mais il faut se rappeler également que les débuts de Johann Zarco avaient été fabuleux. On parle beaucoup de Fabio, mais les débuts de Zarco dans la catégorie MotoGP ont été tout aussi exceptionnels. Finalement, il faut arriver à trouver les bons réglages avec lesquels on se sent bien, ce qui n’est pas le cas par exemple pour Valentino Rossi en ce moment. C’est le cas de Viñales par contre, donc on voit bien qu’avec une même moto deux pilotes peuvent réagir d’une manière différente ».

« Il faut savoir adapter la machine à son pilotage et, comme Fabio, ne pas trop se poser de questions et tenter sa chance. Même une moto semi-officielle comme celle de Fabio est tout à fait dans le coup et permet de réaliser un exploit ».

« Moi ce que j’espère, c’est que d’ici la fin de l’année il réussisse à gagner un Grand Prix. Des podiums il en aura d’autres, c’est certain, mais pourquoi ne pas gagner un Grand Prix, comme on l’avait d’ailleurs souhaité pour Johann Zarco dès sa première ou sa deuxième année ? Les performances de Fabio impliquent que l’électronique n’est probablement (je souligne ce mot) pas si compliquée qu’on aurait pu l’imaginer ».

Marc Márquez a encore progressé cette année. Dans quels domaines d’après toi ?

« Il est toujours aussi attaquant dans son pilotage, et c’est en termes de fiabilité qu’il a progressé. Si on retire son erreur d’Austin, il a un meilleur contrôle de sa fougue. Il est doué, c’est flagrant, et arrive à rattraper beaucoup de choses. S’il arrive à pousser aussi fort son talent et son attaque, c’est justement parce qu’il a travaillé pour apprendre à rattraper et contrôler les dérapages de sa machine, que ce soit de l’arrière ou de l’avant ».

« De l’avant, il y a une raison technique, qui n’est pas simple à expliquer. Il pilote différemment des autres, au lieu de forcer sur les bras pour inscrire la moto en courbe. Normalement on force dans le sens contraire de la direction où on veut aller, c’est-à-dire que pour aller à droite on pousse sur le bracelet droit et on tire sur le bracelet gauche. C’est la manière classique de piloter une moto sur la route. En course, ça peut être ça aussi ».

« Márquez manifestement rattrape la roue avant parce que justement au lieu de forcer sur le guidon dans le sens contraire de la direction où on va en essayant de mettre la roue en travers, lui tire la moto à lui latéralement, du haut vers le bas au lieu de forcer sur le guidon ».

« Entre parenthèses, c’est une technique que j’avais essayée et qui m’a permis de moins tomber en fin de carrière. En 1989, j’ai terminé 14 Grand Prix sur 15. Bon, après en 90 je suis passé chez Dunlop et ça n’allait plus, mais bon… ».

« Márquez a développé cette technique, cette confiance, cette adresse, et ça lui permet d’attaquer un peu plus que ses petits camarades. Malgré tout, on voit qu’il constate parfois que sa moto est un peu moins bien réglée ou un peu moins performante que par exemple la Yamaha de Viñales, et il sait se contenter d’une deuxième place derrière lui ».

« C’est à ce niveau-là qu’il a progressé. Auparavant il se serait plus battu, il aurait pris plus de risques, donc il est devenu plus mature. Il a le même talent, un peu plus d’expérience bien sûr. Mais on sait bien – et on le voit avec Valentino Rossi – que l’expérience ne fait pas tout. L’expérience compense la fougue et l’inconscience de la jeunesse. Il est maintenant meilleur car plus calculateur, plus raisonné, plus mûr ».

Jorge Lorenzo devait être l’épouvantail, mais il est seizième avec 19 points (contre 185 à son coéquipier Márquez) en juillet. Comment expliquer une telle baisse de régime ?

« On connait les capacités de Jorge Lorenzo, son énorme talent, et je dirais qu’avec lui c’est tout l’un ou tout l’autre. Quand il a la moto qui lui convient et le moral, le mental, il est presque imbattable, tellement il est doué, il est fort, il est bien en trajectoires et c’est un vrai métronome ».

« Par contre quand ça commence à ne pas aller, il se met à douter. En ce début de saison, ça a été le cas et il a chuté plusieurs fois de l’avant, or on sait que Jorge Lorenzo n’aime pas chuter de l’avant. Pour bien exploiter son pilotage, il a besoin d’avoir une grande confiance dans l’avant. Pour le moment, on voit bien qu’il n’a pas cette confiance. Or, comme tous les pilotes, il en a besoin ».

« Sa moto n’a pas l’air simple. A part Márquez, on voit avec Crutchlow qu’elle n’est pas aussi facile que ça. On avait constaté également avec Dani Pedrosa l’an dernier que cette Honda était délicate de l’avant. Márquez, lui, ça, il le gère, mais Jorge Lorenzo n’a pas cette adresse, cette confiance, et ça le bloque complètement ».

« J’espère qu’il arrivera à prendre le dessus, comme il l’avait fait avec la Ducati. Au début il n’était pas dans le coup, puis il a surpris tout le monde en remportant des Grands Prix au guidon de cette machine. Les bonnes surprises sont toujours possibles, mais les mauvaises expériences et les années doivent commencer à peser lourd ».

 

Photos © Michelin et Yamaha

 

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