Nous n’irons pas jusqu’à dire que cette interview pourrait constituer un cadeau de Noël, quoique, mais il est rare qu’un entretien contienne autant d’éléments intéressants, pour peu que l’on sache lire un tant soit peu entre les lignes.

Guy Coulon, qui a terminé la saison 2020 avec un magnifique « hat trick » (pole position, meilleur tour en course et victoire) à Portimão après une première victoire en Autriche, nous a fait le plaisir de nous accorder un peu de temps, entre une séance de fraisage et un déstickage de camion. Dans l’atelier Tech3 de Bormes-les-Mimosas, l’homme est toujours à 100 %, aussi considérons-nous cela comme un privilège que nous vous partageons avec plaisir.

Au moment où le fidèle associé d’Hervé Poncharal a décidé de lever un peu le pied après 50 ans passés sur les circuits, et il nous précisera sa vision du futur, celle de la saison 2020 est, disons, un peu plus épicée que d’habitude ! On ne va certainement pas faire la fine bouche…

Retrouvez la première partie ici


Merci pour ces premières explications qui permettent de mieux comprendre le développement des KTM : motos plus légères donc meilleures partout, réglages plus faciles et travail d’équipe…

Guy Coulon : « C’est là où on a vu le grand intérêt d’avoir les quatre mêmes motos ! Tu peux travailler en tiroir, à quatre, bien comme il faut, et puis ça évite de prêter le flanc à la critique. Parce que chez Yamaha, en 2020, ils veulent tous les motos 2019 dont ils ne voulaient pas en 2019 parce qu’ils voulaient des 2018, etc… Ils se disent “putain, Morbidelli va plus vite que nous ! C’est parce qu’il a la moto 2019, ce n’est pas parce qu’il est meilleur”. Cela n’a pas de sens.
Je vous ai déjà parlé de ma théorie du calife et des vizirs. A la première course, le calife n’était plus là, donc les trois ou quatre petits vizirs qui étaient directement impliqués se sont dit “on va être calife à la place du calife”.
Le vizir qui m’a le plus étonné, c’est Dovi, parce que je pensais qu’il allait résister bien comme il faut, car il est solide. En fait, il s’est effondré comme les autres.
Franchement, chez KTM, en début de saison, qu’il y ait Márquez ou pas, cela ne nous concerne pas car dans notre esprit il est trop loin de nous, donc tout le monde a continué de travailler tranquillement. Chez Suzuki, tous les pilotes ferment leur gueule. Vous ne les entendez jamais dire “ah, les pneus ! Ah, la suspension !”. Je pense c’était trop loin d’eux aussi, donc ils ont continué à travailler tranquille peinard. Moralité, ils ont fait un et trois, limite un et deux au championnat.
Après, tu as le Yamaha le moins en vue, Morbidelli, la cinquième roue du carrosse, qui s’est dit “de toute façon, il y a trois Yamaha devant moi, cela ne me concerne pas” mais qui termine vice-champion du monde !
Et chez Ducati, les deux qui étaient le moins en vue, Johann et Miller… Boum ! Ce sont les deux meilleures Ducati, ce sont eux qui ont fait le meilleur boulot ! »

Il y a donc pas mal d’enseignements à tirer de cette année, ce que l’on est en train de faire grâce à vous…

« (Rires) Oui, c’était bien marrant ! Mais il fallait enchaîner les séries de trois courses consécutives. Je crois qu’on a fait 11 courses en 14 semaines ou quelque chose comme ça. Pour les pilotes, il fallait être solide mais pour les équipes techniques, il fallait être solide aussi ! Il fallait bien rester concentré sur le truc et ne pas passer son temps à répondre au téléphone portable pour du bla-bla-bla. Par exemple, entre Aragón-1, où ça ne s’était pas très bien passé, et Aragón-2, j’ai passé le lundi et le mardi à relire tous les runs depuis le début de l’année, avec le commentaire du pilote, pour essayer de voir où on avait eu une divergence. Et j’ai réécrit à la main les réglages de chaque run et de chaque course, en faisant une colonne, au bout de la liste qui était longue, en écrivant où est-ce qu’on avait un peu dérivé et ce qu’il fallait qu’on fasse comme réglages de base pour repartir vendredi matin. Dans la dernière colonne, il y avait donc les réglages de départ, que j’ai proposés à Sebastian Risse. Et en fait, après la course où ça s’était bien passé, sur une vingtaine de lignes, on était à deux ou trois détails près de l’idée de départ.
Vous savez, le lundi et le mardi, il n’y avait pas grand monde dans le paddock… Donc des fois, un peu tout le temps même, le travail paye ! »

On a cru comprendre que pour une fois, les MotoGP passaient l’hiver chez vous à Bormes-les-Mimosas. On en avait déjà un peu parlé, mais qu’est-ce que vous devez faire comme entretien sur ces machines : vous les videz ? Vous les démontez complètement ?

« Pour le moment, on surveille régulièrement les rappels de soupapes pneumatiques pour les maintenir en condition. Les motos sont vidées de leur eau de refroidissement mais on conserve l’huile dans les moteurs. »

Quel est le planning concernant ces motos ? Vous attendez des instructions de l’usine ?

« On attend de savoir, ce qui sera probablement le cas, s’ils enverront tout ce qu’il faut pour monter les motos de test de fin d’hiver, avec un ingénieur ou deux. En fait, d’habitude les motos repartent à l’usine et c’est nous qui nous déplaçons à l’usine pour les remonter. Mais avec les histoires de Covid, ils se sont dits qu’il serait peut-être difficile de circuler en camion en janvier. Si la circulation est restreinte, ce qui n’est pas loin d’être le cas, ce sera plus facile de faire parvenir les pièces à l’atelier et qu’une équipe arrive en voiture ici pour faire ce qu’il y a à faire avec nous. »

Laissons les motos de côté et parlons de vous. Vous avez connu une très belle année, avec deux victoires, et encore plus rare, vous êtes même monté sur le podium, pour la première fois de votre carrière !

« N’est-ce pas ? Oui, je suis monté sur le podium et j’ai bu du Prosecco qui avait des bulles. »

Pourquoi n’étiez-vous jamais monté sur le podium, même en 2000 quand Olivier Jacque a été titré champion du monde ?

« Parce que là, c’était ma dernière course en tant que chef mécano. D’habitude, je n’ai pas besoin d’aller sur le podium parce que si ton pilote est sur le podium, en gros c’est qu’il n’a pas besoin de toi. Par contre, quand il finit 15e, il vaut mieux être dans le box car c’est là qu’il a besoin de toi pour expliquer ses problèmes. S’il est sur le podium, c’est que ça ne s’est pas trop mal passé et il n’a donc pas besoin de toi. Et puis, en général, comme tout le monde part au podium, il faut bien qu’il y ait quelqu’un qui reste là pour surveiller qu’il n’y ait pas un malfaisant qui se sauve avec le reste des pièces (rires). »

L’équipe Tech3 a officialisé le fait que vous ne seriez plus chef mécano l’année prochaine…

« C’était décidé depuis longtemps. C’était décidé il y a trois ans, quand on a signé avec KTM. À l’époque, ils voulaient savoir qui il y aurait et je leur avais dit que je ferai les deux premières saisons. Donc j’ai fait les deux premières saisons, comme prévu. »

Pourquoi cette décision ? À un moment, il faut savoir le lever le pied ?

« Oui, ça c’est clair. À ce poste là, il n’y a pas de dérogations possibles : il faut que tu sois à 100 % tous les jours. Donc là, quelqu’un va prendre le poste et moi je vais faire autre chose. Je ne prends pas ma retraite de Tech3. Je fais ce que j’ai dit et je prends ma retraite de chef mécano mais c’est tout. Je vais continuer à m’occuper de ce qu’il y a à faire, certainement en n’allant pas ou peu sur les circuits, sauf si c’est nécessaire ponctuellement. Mais il y a beaucoup de choses à faire entre les courses ici, donc je vais m’occuper de toutes ces choses-là, et surtout les semaines où ils rentrent entre les courses pour cadrer tout ça et conseiller s’il y a besoin. En fait, ici, il n’y a personne entre les courses pour faire des travaux qui pourraient être faits, parce que tout le monde était sur les circuits. Donc ça ne sera pas complètement inutile d’avoir quelqu’un de disponible pour faciliter ces choses-là. Et puis, éventuellement, aller sur les circuits s’il y a besoin ou s’il y a un remplacement à faire.
De toute façon, en gros, le problème est simple puisque je suis un des deux propriétaires de Tech3 et je vais faire en sorte d’être là pour que ça fonctionne au mieux. Je ne vais pas dire “bon, j’ai fini comme chef mécano alors je me casse : démerdez-vous !”. Ce n’est pas le but de l’opération. Je suis sur un autre poste mais je suis quand même là dans mon boulot pour que le système tourne. Donc mon idée, c’est en tout cas de rester au travail jusqu’en 2026, puisque c’est la date jusqu’à laquelle nous nous sommes engagés. »

Est-ce que, par passion, vous allez continuer à suivre l’évolution des performances des KTM en MotoGP et en Moto3 ?

« Oui ! Complètement ! Et peut-être même plus, parce que j’espère que justement, en voyant ça avec un peu plus de recul mais en suivant bien, tu peux peut-être avoir une autre vision et avoir le temps de réfléchir. »

Si on résume, Monsieur Coulon devrait être toujours autant occupé ?

« Je pense qu’on va être occupé, oui ! »

Quand on vous dit que Guy Coulon n’arrête JAMAIS…

 



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