Entre la domination de Miguel Oliveira lors des tests privés à Misano, le renouvellement d’Iker Lecuona pour 2021 et l’arrivée surprise de Danilo Petrucci au sein de l’équipe française, les projecteurs de l’actualité sont actuellement braqués sur le team Red Bull KTM Tech3. 

Nous nous sommes donc rendus à Bormes-les-Mimosas pour recueillir les paroles d’Hervé Poncharal sur ces sujets ainsi que sur les conséquences directes ou indirectes de la crise sanitaire sur la structure hexagonale.

Hervé Poncharal, l’arrivée de Danilo Petrucci chez Tech3 a surpris tout le monde. Pouvez-vous nous en expliquer les raisons ?

Hervé Poncharal : « et pourquoi pas ? J’ai toujours été pour secouer un peu le cocotier de l’establishment et faire en sorte que les choses ne soient pas gravées dans le marbre pour toujours. Il y a quelque chose qui m’a profondément déplu, c’est la manière dont la plupart des observateurs, qu’il s’agisse des fans, des médias ou des sponsors, voient les écuries satellites comme des écuries B par rapport aux écuries d’usine. Évidemment, étant propriétaire d’une écurie satellite, tu as toujours envie de faire en sorte que ton équipe ne soit pas systématiquement considérée comme une équipe de seconde zone, et en tant que compétiteur, tu as envie de performer et de ne pas avoir de barrière. J’ai été particulièrement heureux quand on a gagné le titre en 250 avec Olivier Jacque, j’ai été particulièrement heureux quand avec Johann Zarco on a plusieurs fois été les meilleures Yamaha, tout comme avec Jonas Folger au Grand prix d’Allemagne. Ce sont des choses qui donnent de la réalité à ton engagement et ça satisfait ton esprit de compétition. De plus en plus, les constructeurs se rendent compte qu’une équipe satellite, indépendante, c’est très important pour eux car ça double le nombre d’informations qu’ils reçoivent, et avoir quatre pilotes qui roulent avec des styles complètement différents, ça aide au développement. Je pense que Suzuki et Aprilia sont en train de préparer aujourd’hui cette possibilité au sein de leur usine. »

« Bien évidemment, il est clair qu’au départ des équipes indépendantes ont été vues un peu par certaines usines comme une manière d’amortir les frais qui ont été engagés dans le développement de leur projet MotoGP. Il ne faut pas se voiler la face, c’était aussi la possibilité pour les usines de retraiter du matériel qui avait un an d’âge et qui avait deux possibilités : soit aller au rebut, c’est-à-dire au pilon, soit refaire une saison, ce qui était intéressant sur le plan financier. On l’a vécu, et c’est parfois difficile d’être totalement satisfait, même si les machines étaient performantes. »

« Quand Pit Beirer m’a reçu pour la première fois, et qu’on discutait de la possibilité de collaborer, il m’a dit “on veut vraiment que les quatre pilotes KTM en MotoGP aient le même support”. Ça n’a pas été possible en 2019 parce qu’ils avaient prévu de commencer en 2020. Donc en 2019, il est vrai qu’en début de saison Miguel Oliveira et Hafizh Syahrin ont eu une machine qui n’était pas la même que celle de Pol Espargaró et Johann Zarco. Mais on arrive en 2020 et je peux vous garantir que dès le début de l’année, les quatre pilotes ont les mêmes machines, qu’il s’agisse d’Iker Lecuona le plus jeune ou de Pol Espargaró le plus capé, qu’ils auront le même support technique et auront la même capacité de performer par rapport au soutien que l’usine KTM donne. »

« Quand KTM ont signé Petrucci, ils m’ont dit “écoute, est-ce que ça te paraît fou si Danilo, qui rentre chez nous entre guillemets en remplacement de Pol Espargaró, roule chez toi ?”. »
« Sur le moment, j’ai dit à Pit que ça n’avait pas vraiment de sens car on était l’équipe satellite est qu’il s’agissait du pilote le plus capé, qui avait gagné le Grand Prix d’Italie 2019 et fini à la sixième place du championnat. On en a discuté et il nous a dit qu’il voulait vraiment que tout le monde, pilotes et sponsors, soit certain que le programme KTM comprendra quatre KTM officielles. Elles seront gérées par des hommes différents et elles auront des couleurs différentes, mais pour KTM, il y aura quatre motos officielles. »

« Il se trouve aussi que Cola Organics est assez bien implanté en Italie et que Danilo est italien, il se trouve aussi que le duo Miguel Oliveira–Brad Binder est le fruit d’un investissement de KTM au travers de sa filière qui débute en Rookies Cup pour aller en MotoGP, et c’est une belle histoire. En prenant en compte tous ces éléments, il m’a donc demandé si j’étais partant pour recevoir Danilo. J’ai répondu que c’était un grand honneur et que s’il arrivait à convaincre le pilote qu’il ne s’agissait ni d’une régression ni d’une écurie B, et qu’il adhère à cette organisation, je trouvais que c’était très très bien. Je fais une petite parenthèse : si vous regardez ce qui se passe chez Yamaha avec Valentino Rossi et la possibilité d’aller dans le team satellite Petronas, même s’il est plus âgé que Viñales et Quartararo, c’est quand même un pilote qui peut gagner ! Je trouve que c’est très bien car on a un championnat qui est excessivement beau car très serré. Aujourd’hui, il n’y a plus de machines clients ou de machines privées comme je le lis et je l’entends encore, et si l’on peut faire passer ce message aux pilotes et aux partenaires, on va gagner dans une grille qui sera encore plus excitante. Après avoir parlé de tous ces éléments, j’ai donc dit banco, même si l’idée de perdre Miguel Oliveira nous rend forcément triste puisqu’on s’entend parfaitement bien avec lui. Mais bon, d’abord il s’en ira pas loin, et c’est pour lui aussi un clin d’œil de travailler avec Brad Binder avec qui il forme un duo performant. Les deux avaient envie de retravailler ensemble, donc c’est très bien, et pour nous le fait de mettre leur meilleur pilote actuel chez Tech3 montre le niveau d’implication de KTM sur le plan technique. Ce n’est pas que du bla-bla et c’est fabuleux, car je vois aujourd’hui encore des articles où il est écrit que Miguel Oliveira monte dans la structure d’usine. Cela va prendre du temps avant que tout le monde le comprenne mais non, il ne monte pas, tout comme Danilo ne descend pas chez Tech3. »

« De plus, sur le plan humain, j’adore Danilo parce que, sur le plan humain, il est chaud, il est convivial, il est poli. C’est un des rares pilotes qui te dit toujours bonjour avec un sourire quoi qu’il se passe sur la piste. Il a un super sens de l’humour et c’est quelqu’un qui a un peu galéré et pris du temps avant d’arriver en MotoGP. C’est quelqu’un qui aime la course comme on connaît la course. Ce n’est pas un jeune pilote qui est arrivé pilote officiel à 14 ou 15 ans, avec tout un tas de monde à sa disposition. C’est quelqu’un qui a conduit les camions, qui a fait la route avec son père, qui a dormi dans la caravane, donc c’est quelqu’un qui a besoin d’un entourage humain et pour qui la famille et les relations humaines avec son équipe sont importantes. Ça me va très bien et ça va très bien à Tech3 ! »
« Pour toutes ces raisons, on est très heureux de recevoir Danilo en 2021, et je peux vous dire qu’il n’est pas du tout en préretraite dans sa tête : il est chaud bouillant et a vraiment envie d’adhérer au projet KTM ! Il va tout faire pour montrer que ce n’est pas un second couteau et qu’il n’est pas en fin de carrière. Il n’y a quand même pas beaucoup de pilotes sur la planète Terre qui peuvent dire que dans le dernier tour, ils ont battu à la régulière Marc Márquez et Andrea Dovizioso ! Et lui, même s’il ne l’a fait qu’une fois, il l’a fait ! »

Passons rapidement sur le renouvellement d’Iker Lecuona, somme toute assez normal puisque se séparer d’un pilote avant même qu’il n’ait fait la première course reste à ce jour une exception…

« Absolument ! Et attention ! Aujourd’hui, il y a des gens qui se posent la question sur la légitimité d’Iker Lecuona en MotoGP. J’aimerais que l’on ait à nouveau cette conversation dans trois ou quatre ans, car le choix d’Iker n’est pas un choix de seconde zone. On y croit vraiment ! Il ne faut pas oublier qu’il a vingt ans ! »

Venons-en aux essais privés qui viennent de se terminer à Misano, avec une illustration de vos propos précédents concernant le même matériel dans les deux boxes KTM, et même un meilleur chrono réalisé par Miguel Oliveira…

« Oui. Mais depuis le début de la saison 2020, qui a commencé lors des essais en Malaisie, les quatre pilotes ont toujours eu les mêmes motos. Et ce, depuis que l’on est allé faire le schooling (ndlr : montage des motos) en Autriche en janvier. Tout le monde a donc la même machine et je suis très content d’avoir pu faire les essais à Misano grâce aux concessions. Ça s’est franchement très bien passé, d’autant que Miguel était pour la première fois revenu à 100 % de sa forme physique concernant son épaule qui ne le fait plus du tout souffrir. Alors oui, on a fait le meilleur temps avec Miguel, mais je pense qu’il ne faut pas crier victoire et bomber le torse : c’était des essais de remise en jambes, même si 1’32.9 est un bon temps. Il a roulé dans un rythme régulier en petit 33, ce qui est significatif. Iker a bien roulé aussi, puisqu’il a fait 33.5. Ce sont de bons temps et comme Binder et Pol étaient tout près aussi, ce qu’on a vu c’est qu’il y avait un tir groupé des quatre KTM. Les pilotes ne se sont plaints de rien en particulier et sont contents de la moto, mais maintenant on va attendre un peu d’être confrontés à tous les top guns à Jerez, qui sera certainement un circuit plus compliqué pour nous. On va voir, mais une chose est certaine, c’est que tout le monde aura une moto 2020 qui sera certainement supérieure à la 2019, mais la nôtre a vraiment fait un grand pas en avant. Donc on espère être plus près. On ne va pas dire qu’on part pour gagner des courses, parce que tout le monde rigolerait, mais on part pour être plus près et si on pouvait tourner autour d’une petite quinzaine de secondes à l’arrivée de chaque Grand Prix avec nos quatre pilotes, la mission serait accomplie. »

Un petit mot sur le nouveau revêtement ?

« C’est beaucoup mieux ! C’est beaucoup mieux en grip, donc les performances vont certainement être en nette évolution pour le Grand Prix. C’était nécessaire et il y a eu un bon travail de fait. C’est un circuit qui a beaucoup évolué ces dernières années et c’est maintenant un beau circuit de MotoGP où tout le monde a plaisir à aller rouler. »

A suivre…

 



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