Une fois de plus, Hervé Poncharal a eu la gentillesse de bien vouloir nous partager sa vision à l’issue d’un événement MotoGP.

Cette fois, comme il le fait régulièrement depuis bientôt deux ans, c’est à l’occasion des premiers tests MotoGP sur le circuit de Buriram en Thaïlande que le patron du team Tech3 nous fait goûter les premières senteurs de la saison 2018… et ça promet !

Merci à lui d’avoir pris sur son temps, dans une période pourtant compliquée et très chargée, suite au forfait de Jonas Folger…

Vous  pouvez retrouver ses autres débriefing exclusifs ici, et la genèse de sa passion ici.


Hervé Poncharal, on imagine que vous êtes très satisfait de ces tests en Thaïlande, sur un circuit inconnu de tous les pilotes MotoGP ?

Hervé Poncharal : « Écoutez, je n’aime pas être dithyrambique et toujours positif, car parfois on peut me le reprocher, mais là, si je ne le suis pas, je ne le serai jamais ! On a vraiment passé trois jours de tests à Buriram qui se sont déroulés comme dans un rêve !

Johann avait eu un bon feeling en ayant fait le tour du circuit avec son scooter, mais parfois les impressions sont différentes quand on roule avec un scooter ou avec une MotoGP. Or là, il y a vraiment eu un truc qui a cliqué entre sa M1 et le circuit de Buriram. En temps normal, on espère toujours que chaque run sera meilleur que le run précédent, et que chaque jour sera meilleur que le jour précédent, mais ça arrive rarement. À Sepang, cela n’a pas été le cas et il y a des fois où on a été un peu dans le dur, où on a un peu douté et où on est un peu revenu en arrière. Mais là, à Buriram, quand je faisais le point chaque soir avec Guy, Johann et ses ingénieurs, le feeling était excellent, positif, et tous les soirs ils me disaient « c’est que demain sera mieux car on va améliorer ». Et c’est ce qui s’est passé, donc on a vraiment bien travaillé. En plus, on ne s’est pas ultra focalisé sur un chrono, surtout les deux premiers jours. Ça c’est clair. C’est quelque chose que je dois mettre au crédit de Johann et de Guy, parce que vraiment l’objectif est toujours de faire des séances de travail pour bien connaître son matériel et pour être prêt le mieux possible pour le premier Grand Prix. On a donc fait des runs assez importants, sans changer les pneus toutes les cinq minutes, et je pense dans l’équipe, tout le monde est vraiment dans cet état d’esprit.
En plus de ça, on ne tient pas à être dans la communication à outrance, dans les déclarations à l’emporte-pièce pour faire du buzz et créer de la polémique. Donc quand on fait des bons temps, on est simplement content et on le garderait même pour nous si les chronos n’étaient pas diffusés, ce qui explique qu’on fasse un petit communiqué de presse. On n’est pas là à bomber le torse en disant « on a fait ci, on a fait ça ». Pas du tout. Je ne sais pas ce qui se passe ailleurs, mais en tout cas Tech3, Yamaha, Johann Zarco et son équipe, on se concentre sur ce qui se passe dans notre box. Encore une fois, on essaie d’extraire le plus près possible du maximum du potentiel de notre package. Je pense que tout le monde est reparti de Buriram, pour Bangkok dimanche après-midi, heureux, avec la satisfaction du devoir accompli et du travail bien fait. J’ai toujours été très admiratif de l’époque où les compagnons faisaient leur chef-d’œuvre avant d’être artisans, et là, je pense que l’on a fait notre boulot. On peut signer en bas de la feuille après trois jours de bon boulot à Buriram. C’est le sentiment qui prévaut. En plus, c’est fort de la part d’un pilote et de son équipe de se dire qu’il ont fini leur travail à 13 heures, le moment le plus chaud de la journée, après avoir fait craquer un temps. Ils regardent, ils plient et ils s’en vont, tout en sachant que les autres vont utiliser les dernières 45 minutes où la piste sera beaucoup plus rapide car plus fraîche. Bien sûr qu’un bon temps est important mais il faut voir dans les conditions dans lesquelles on le fait. Les conditions de course seront plus proches de ce qu’on avait vers 13 heures que vers 17h30. Et malgré tout, il n’y en a qu’un qui nous a passé, c’est Pedrosa pour 86 millièmes dans son avant-dernier tour. Cela ne fait que renforcer le sentiment et l’analyse de la performance de Johann. »

Nous ne nous y sommes pas trompés et avons d’ailleurs titré un de nos articles « Johann Zarco, incontestablement l’homme du jour »…

« J’ai vu ! J’ai vu et c’est votre titre d’après votre analyse. Mais que ce soit Johann, Guy, son équipe technique ou moi, on ne veut pas être les hommes du jour, on ne veut pas être les hommes de Buriram ! On veut simplement faire bien notre boulot, dans une bonne ambiance et se préparer pour le Qatar. »

Alors puisque vous ne goûtez pas notre titre, faisons-nous l’avocat du diable en vous demandant si une telle performance ne tient pas AUSSI au fait que vous avez un matériel largement éprouvé que vous pouvez exploiter au maximum sans vous disperser à essayer telle ou telle nouvelle pièce…

« Il est vrai que nous avons la même moto que l’année dernière avec un peu plus de tours/minute et une nouvelle aérodynamique. Et c’est vrai que dans d’autres teams, le développement des nouvelles motos peut parfois conduire à des retours en arrière ou des doutes. Par exemple les développements courant 2017 chez Yamaha Factory ont terminé pour que, à la première séance 2018, à Valence, on reparte avec les châssis 2016. On voit même que Lorenzo qui, a priori, avait été flamboyant à Sepang avec la 2018 en disant que c’était la meilleure Ducati et qu’elle lui rappelait sa Yamaha sur laquelle il a fait les performances qu’on sait, est finalement revenu à une 2017. Il a même fini le troisième jour derrière Hafizh Syahrin : c’est quand même quelque chose d’un peu inattendu…
Après, je pense que développer une moto est le rêve de tout pilote, et ça serait celui de Johann, je pense qu’il serait tout à fait à la hauteur du challenge d’avoir quelques pièces de développement pour faire évoluer une machine. Car aujourd’hui en MotoGP, que ce soit chez Yamaha, chez Ducati, chez Honda où tous les autres, on avance à petits pas. Ce sont les mêmes machines qui, sur certains paramètres, sont un petit peu améliorées. Je suis persuadé que Johann a les épaules assez larges et la tête froide pour ne pas s’emballer. D’ailleurs, c’est ce qu’il a un peu fait avec le châssis. Il a fait sept jours avec le châssis 2017, et quand il l’a vraiment bien cerné, il a fait un petit contre-essai comparatif avec le 2016. Il s’est retrouvé un petit peu plus à l’aise, et comme les pilotes d’usine l’utilisaient aussi, cela a été important dans sa décision et il s’est dit qu’il se sentait bien cette machine, qu’il avait fait une super saison en 2017 et qu’il allait continuer avec ça. Donc il est tout à fait capable de tester des nouvelles choses. Et c’est valable également pour son équipe technique chez Tech3 : si d’aventure un jour on voulait nous faire essayer des pièces de développement, on est ouvert et on est prêt ! »

Alors cherchons une autre tentative d’explication de cette très belle performance : ne serait-ce pas lié à l’anniversaire de Guy Coulon, hier ?

« (Rires) Oui ! J’aime votre question ! L’anniversaire, ça a marché pour Marc Márquez qui a fait le meilleur temps le jour de son anniversaire, ça a marché pour Guy Coulon qui a fait une méga performance, mais ça a moins marché pour Valentino ! (Rires).

Plus sérieusement, et je pèse mes mots, Guy est un monstre d’expérience, un monstre de passion pour la course moto et la technique qui vit son boulot 24 heures sur 24. Justement, il ne s’occupe pas de toutes les frasques médiatiques, buzz, polémiques et consorts que même certains autres chefs-mécanos peuvent éventuellement être tentés de faire. C’est vraiment un ours dans sa tanière, et sa tanière c’est le box Tech3. Il ne se laisse ni perturber ni influencer par quoi que ce soit. Il y a quelques années, il a été moqué par certains grands gourous techniques dont je tairai le nom, en étant un peu vu comme l’homme du passé. On nous a même traités de secte car nous restions toujours entre nous. Force est de reconnaître qu’aujourd’hui, comme l’est Johann, c’est quelqu’un qui est concentré sur sa mission et qui aime le bel ouvrage, l’ouvrage bien fait. Il est totalement impliqué et s’il faut finir à cinq heures du matin, il finira à cinq heures du matin. C’est quelqu’un qui vit son métier, et son métier est sa passion et sa raison de vivre. Vous pouvez imaginer que, ayant rencontré une personnalité comme celle de Johann, les deux ensemble ça matche ! C’est une très très belle histoire.
Pendant tout l’hiver, il s’inquiétait un peu à cause du matériel qu’on allait avoir et des avancées des autres constructeurs. Il aimerait faire une saison à la 2017, mais encore plus forte. Et là, aujourd’hui, je pense qu’il est vraiment heureux. Je lui ai parlé tous les soirs et il a toujours été très positif quelque soit la position de Johann sur la grille. Comme quoi l’expérience, ça reste quelque chose d’important, tout comme la motivation et l’amour de son métier. Et même si aujourd’hui il y a beaucoup d’électronique et qu’il faut des jeunes ingénieurs très rompus à tout ça, ça reste un sport mécanique. Oui, il y a beaucoup de choses que l’on peut mesurer par l’électronique, et cela nous aide beaucoup, mais à un moment donné, il faut de l’humain pour bien analyser ce que disent les capteurs et bien comprendre ce que te dit ton pilote. »

Un mot sur les essais en demi-teinte du team Yamaha Factory ?

« Non. J’ai énormément d’estime pour les techniciens Yamaha, et j’ai énormément d’estime pour Vinales et Rossi. Après, je ne sais pas ce qui se passe chez eux et je n’ai pas envie de le commenter. De toute façon, ce que font Johann et son équipe, ça les aide énormément à peut-être se recentrer, progresser, et, j’espère, être plus performants dès la prochaine séance d’essais au Qatar. »

Alors passons de l’autre côté du box pour recueillir vos impressions sur ce petit « Pescao » qui figure quand même devant Jorge Lorenzo le dernier jour des essais…

« (Rires) Oui, vous savez, quelque part cela a aussi été trois jours de rêve avec Syahrin. Vous imaginez, le gars est préparé à faire du Moto2, il est en Espagne avec son équipe technique pour faire le point, et il reçoit un coup de téléphone de son boss qui est Razlan Razali, du Sepang International Circuit, qui lui apprend qu’il va finalement faire du MotoGP à Buriram sur une M1 ! Euh… le choc !
C’est évidemment le rêve absolu pour lui car c’est le premier pilote malaisien de l’histoire à rouler sur une MotoGP mais il n’a que trois jours pour faire ses preuves puisqu’on ne l’a pas signé pour plus longtemps. Faire ses preuves, ça veut dire non seulement être rapide mais aussi ne pas crasher la moto toutes les cinq minutes. Ça veut dire aussi gérer toute cette pression inhérente et être comparé à des pilotes comme Nakagami, Morbidelli, Luthi et Siméon qui ont déjà quatre séances d’essais dans les pattes. Dans ces conditions, tu as vite fait de faire des bêtises ou de péter les plombs. Mais lui, non. Il a bien géré puisque, chaque jour, il a été plus rapide que le jour précédent, et il a été mieux à quasiment chaque sortie. Il a fait une toute petite boulette, comme Morbidelli, en partant avec des pneus usés après la pause de midi et sans attendre les deux tours nécessaires à ce qu’ils se remettent bien en forme. Il est parti un petit peu trop vite dans son tour de sortie, mais sans conséquence, et à part ça, il n’a fait aucune erreur. Je pense que quand tu as 23 ans, que tu as toute cette pression et que tu t’en sors comme ça, en faisant des temps ultra corrects puisqu’il est à 1,7 seconde du meilleur temps, tu t’en sors comme un chef. Comme Johann, il a également arrêté à 13 heures et je suis persuadé qu’il aurait pu améliorer de 3 dixièmes s’il était resté jusqu’à la fin pour rouler dans de meilleures conditions. Alors bien sûr, j’attends la réponse de toutes les personnes impliquées dans cette décision, mais pour moi il a parfaitement rempli sa mission. De plus, il est adorable et je pense qu’il a un gros potentiel. J’espère donc qu’on pourra le montrer course après course, parce que ce qu’il a fait après seulement deux jours et demi d’essais, avec les conditions de stress et de pression dont je vous ai parlé, franchement c’est bluffant. Alors je ne suis pas en train de dire que c’est le nouveau Marc Márquez, mais je pense qu’il peut surprendre plusieurs observateurs qui, comme d’habitude, rigolent.
Je ne peux pas encore vous l’assurer à 100 %, mais cela aurait du sens de le confirmer. En tout cas, c’est mon envie, c’est l’envie de Yamaha et c’est l’envie de son équipe technique. »

Merci Hervé !

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