Disney rêve de transformer la Formule 1 en machine mondiale à licences, produits dérivés et contenus. Sur le papier, le potentiel se chiffre en milliards ; dans la réalité, faire entrer Ferrari, McLaren et les pilotes dans une seule boutique risque d’être bien plus compliqué qu’un scénario Pixar.

Disney et la F1 travaillent déjà ensemble — sans projet de rachat annoncé
Dix milliards : le chiffre magique qui ne prouve encore rien
Le raisonnement part d’une comparaison spectaculaire : la franchise Cars aurait généré plus de 10 milliards de dollars grâce aux produits dérivés, alors que ses héros ne sont que des voitures animées dotées d’yeux et d’une vie sentimentale. La conclusion paraît donc évidente : si Disney sait vendre Flash McQueen par millions, imaginez ce qu’il pourrait accomplir avec Ferrari, McLaren, Monaco et de vrais champions du monde.
C’est précisément la thèse développée par Motorsport Week, qui imagine Disney appliquant sa puissance de licence à la Formule 1 pour construire une franchise capable de dépasser largement le milliard de dollars de revenus commerciaux annuels.
Le problème est que les 10 milliards attribués à Cars correspondent à des ventes cumulées sur de nombreuses années, autour d’une franchise pensée dès l’origine pour les enfants et les rayons de jouets.
La F1, elle, ne vend pas un univers fictif détenu par une seule entreprise. Elle rassemble onze équipes, vingt-deux pilotes, plusieurs motoristes, des dizaines de sponsors et autant de propriétaires décidés à protéger jalousement leurs marques. Sur le papier, une Ferrari miniature ressemble à Flash McQueen. Dans les contrats, elle ressemble plutôt à une réunion de trente avocats.
L’idée ne sort pas totalement de nulle part. Disney et la Formule 1 ont déjà lancé leur collaboration mondiale Fuel the Magic, construite autour de Mickey et de ses amis. Le partenariat doit se déployer durant la saison 2026 à travers des contenus, des produits dérivés et des expériences organisées lors de plusieurs Grands Prix. La F1 décrit elle-même cette collaboration comme un rapprochement entre compétition, narration et divertissement immersif.
Disney cite également la F1 parmi les plateformes sportives capables de nourrir son modèle reliant contenus, produits et expériences. Le groupe se présente comme le premier concédant de licences de produits de consommation aux États-Unis et dispose d’un réseau couvrant pratiquement toutes les catégories commerciales.
En revanche, aucune source officielle ne confirme actuellement une offre de rachat, une négociation avec Liberty Media ou un projet de série Pixar mettant en scène Ferrari et McLaren. Nous sommes donc face à une proposition stratégique, pas à une opération en préparation. Autrement dit, Mickey possède déjà un pass paddock. De là à lui remettre les clés du championnat, il reste quelques tours.
Les 787 millions ne sont pas uniquement des casquettes et des petites voitures
Le chiffre de 787 millions de dollars avancé pour 2025 mérite lui aussi quelques précautions. Liberty Media ne publie pas une ligne séparée correspondant uniquement aux marchandises et aux licences. Son poste « autres revenus » rassemble notamment l’hospitalité, le fret et les licences. Il représentait 20,3 % des recettes totales de la F1 en 2025. Présenter l’intégralité de cette somme comme un simple revenu de merchandising sous-exploité revient donc à mélanger les maquettes de voitures, le Paddock Club et le transport du matériel entre les circuits. C’est pratique pour fabriquer un écart spectaculaire avec la NFL. Un peu moins pour établir une valorisation sérieuse.
La F1 a néanmoins dépassé les 4 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel, presque deux fois plus qu’au moment de son acquisition par Liberty Media. La croissance des licences existe également, Liberty ayant signalé une progression de ce secteur dans ses résultats intermédiaires de 2025. Le potentiel commercial est donc réel. Simplement, personne n’a encore découvert 10 milliards oubliés derrière le garage Haas.
Une audience énorme, mais pas 1,8 milliard de personnes différentes
Le texte évoque 1,8 milliard de téléspectateurs dans le monde. Ce chiffre correspond à l’audience télévisée cumulée sur l’ensemble de la saison 2025, pas à 1,8 milliard d’individus distincts regardant chaque course. La F1 estime plutôt sa base mondiale de fans à environ 827 millions de personnes. Elle a également accueilli près de 6,7 millions de spectateurs sur les circuits en 2025, un record historique. Ces chiffres suffisent largement à démontrer la puissance mondiale du championnat. Inutile de les gonfler artificiellement.
La saison 2026 poursuit d’ailleurs cette progression, avec près de 3,7 millions de spectateurs déjà accueillis sur les premières manches et plusieurs records d’affluence battus. Disney aurait donc bien accès à une immense communauté jeune, internationale et de plus en plus féminine. Mais transformer un fan de course en acheteur régulier de produits dérivés exige davantage qu’un Mickey posé sur une combinaison.
Centraliser Ferrari, McLaren et les pilotes : le vrai conte de fées
Le cœur du projet serait la création d’une licence centralisée réunissant la propriété intellectuelle de la F1, des équipes et des pilotes. Dans un monde idéal, Disney concevrait une gamme unique, distribuerait les produits mondialement, puis répartirait les revenus entre tous les participants. Dans le monde réel, Ferrari exploite sa marque indépendamment, McLaren développe ses propres collections et chaque équipe possède des accords spécifiques avec ses équipementiers, ses sponsors et ses partenaires commerciaux.
La comparaison avec la NFL atteint ici ses limites. Les franchises américaines évoluent dans un système historiquement conçu autour d’une forte mutualisation commerciale. La F1 reste une association de concurrents qui acceptent déjà difficilement de partager des données techniques, alors leur propriété intellectuelle… Ferrari n’a pas attendu Disney pour découvrir qu’un logo rouge sur une casquette pouvait rapporter de l’argent.
Pour qu’un système centralisé fonctionne, il faudrait offrir aux équipes davantage que ce qu’elles gagnent déjà seules, tout en leur garantissant le contrôle de leur image.
Une négociation simple, donc, à condition d’avoir quelques décennies disponibles.
La F1 n’est pas Marvel avec des pneus
L’article imagine également la Formule 1 devenir l’un des grands joyaux de Disney, comparable à Marvel ou à Star Wars.
La comparaison est séduisante : 24 Grands Prix produisent chaque année des rivalités, des héros, des méchants, des retournements de situation et suffisamment de polémiques pour alimenter plusieurs plateformes. Mais la F1 ne fournit pas gratuitement « 24 épisodes sans coût de production ».
Les équipes dépensent des centaines de millions pour concevoir les voitures. Les promoteurs financent les événements. Formula One Management assume ses coûts de diffusion, de production, de logistique et de commercialisation. Liberty mentionne d’ailleurs une hausse des frais liés à l’hospitalité, au fret, aux opérations techniques et à la promotion des Grands Prix.Le contenu n’est pas scénarisé, certes. Il n’est absolument pas gratuit.
Et contrairement à Marvel, Disney ne pourrait pas décider que Verstappen devienne soudainement le méchant de la saison trois ou que Ferrari gagne le championnat pour améliorer les ventes de pyjamas. Enfin, normalement.
Une acquisition possible financièrement ne signifie pas une acquisition probable
Disney pourrait théoriquement participer à une opération de plusieurs dizaines de milliards. Mais comparer simplement sa capitalisation boursière à la valeur supposée de la F1 ne suffit pas à démontrer qu’un rachat serait logique. Liberty Media a acquis la Formule 1 en 2016 sur la base d’une valeur d’entreprise de 8 milliards de dollars. Depuis, les revenus, les audiences et la valeur commerciale du championnat ont fortement augmenté. Une transaction actuelle impliquerait probablement une prime importante, la reprise ou le traitement de la dette, des contraintes réglementaires et la volonté de Liberty de vendre. Or rien n’indique publiquement que Liberty cherche à céder son actif phare.
Disney devrait aussi expliquer à ses actionnaires pourquoi il souhaite immobiliser plusieurs dizaines de milliards dans un championnat automobile mondial, alors qu’un simple partenariat lui permet déjà de vendre des produits et des expériences sans supporter tous les risques sportifs, politiques et logistiques. Acheter la boutique entière pour obtenir une place en vitrine n’est pas toujours la meilleure affaire.
Mickey peut enrichir la F1 sans devenir son propriétaire
Disney possède incontestablement les outils permettant d’élargir l’univers commercial de la Formule 1 : narration familiale, animation, jeux, produits dérivés, parcs, croisières et distribution mondiale.
La collaboration Fuel the Magic constitue déjà un laboratoire grandeur nature. Elle peut attirer les enfants, renouveler les collections et transformer les pilotes en personnages culturels plus accessibles.Une série animée inspirée de la F1 n’aurait d’ailleurs rien d’absurde. Pas davantage qu’une zone permanente dans un parc ou une gamme mondiale de jouets. Mais passer de cette coopération à une acquisition capable de générer automatiquement 10 milliards de dollars relève davantage du scénario de cinéma que de l’analyse financière.
Disney peut certainement aider la F1 à vendre davantage. Reste à savoir si le championnat a réellement besoin d’être racheté pour cela — ou si Mickey serait plus rentable en partenaire qu’en propriétaire. Car après avoir transformé les pilotes en personnages, les circuits en attractions et les rivalités en séries, il resterait encore un détail à préserver :
la course automobile.










