Mercedes possède 72 points d’avance sur Ferrari et a remporté huit des onze premiers Grands Prix. Pourtant, Toto Wolff assure que les écarts techniques sont désormais minuscules. Red Bull aurait même le meilleur moteur thermique selon l’indice FIA, tandis que Ferrari disposerait d’un groupe propulseur parfaitement compétitif. À écouter le patron autrichien, tout le monde est donc presque égal. À regarder le classement, certains le sont manifestement davantage que d’autres.
Wolff ou le petit tacle gratuit à Ferrari…
Toto Wolff vient de livrer l’une de ces analyses dont la Formule 1 raffole : Mercedes pourrait posséder la meilleure voiture et probablement le meilleur groupe propulseur dans son ensemble… mais finalement, tout le monde serait « plus ou moins au même niveau ».
Une conclusion particulièrement pratique lorsque votre équipe occupe la première place du championnat avec 379 points, devant Ferrari à 307, McLaren à 220 et Red Bull à 177. Mercedes compte également huit victoires en onze Grands Prix et dix poles. Une façon assez originale d’illustrer une parfaite égalité technique.
Wolff ne nie pourtant pas totalement l’avantage de son équipe. Dans un entretien accordé à RacingNews365, il reconnaît que Mercedes dispose peut-être du meilleur ensemble moteur. Mais il s’empresse de préciser que Red Bull apparaît devant lorsqu’on regarde uniquement le moteur thermique mesuré par la FIA.
Et c’est précisément là que la bataille des motoristes devient beaucoup plus intéressante que le simple classement.
Red Bull champion du moteur… mais seulement d’une moitié de moteur
Le fameux classement auquel Wolff fait référence provient du système ADUO — Additional Development and Upgrade Opportunities — introduit avec la réglementation 2026 afin d’éviter qu’un motoriste en retard reste condamné pendant plusieurs saisons.
La FIA surveille les performances des moteurs thermiques au cours de plusieurs périodes de la saison et calcule un indice prenant notamment en compte le couple à l’arbre, le régime moteur, la puissance du MGU-K et l’incidence de la puissance sur le temps au tour. Un constructeur situé à au moins 2 % du meilleur ICE obtient ensuite des possibilités supplémentaires de développement.
Mais la nuance est énorme : l’ADUO ne mesure que l’ICE, le moteur à combustion interne.
La FIA elle-même précise que cet indice ne représente pas la performance complète du groupe propulseur, puisque l’ERS joue désormais un rôle fondamental. Avec la réglementation 2026, la puissance d’une F1 est grossièrement répartie à parts égales entre thermique et électrique. Couronner Red Bull meilleur motoriste uniquement grâce à son ICE revient donc un peu à désigner le meilleur restaurant après avoir goûté seulement l’entrée
Wolff peut ainsi parfaitement reconnaître que Red Bull domine le classement FIA du thermique tout en considérant Mercedes supérieure lorsque batterie, récupération, déploiement électrique et intégration complète sont ajoutés à l’équation.
Pour une fois, ce n’est pas seulement de la politique de paddock. Techniquement, son raisonnement tient.
Le petit tacle gratuit à Ferrari était évidemment obligatoire
Mais Toto Wolff n’allait tout de même pas traverser une interview entière sans envoyer une flèche vers Maranello.
Le patron de Mercedes considère que Ferrari se plaint régulièrement de ne pas disposer du moteur le plus puissant alors que, selon lui, le groupe propulseur italien est « absolument compétitif ».
Il pointe également la philosophie aérodynamique particulière de la SF-26, notamment son travail autour de la zone d’échappement, pour expliquer qu’il est trop simpliste d’isoler la puissance moteur du reste de la voiture.
Puis vient la sentence :
« Je pense que nous sommes tous à peu près au même niveau. » Tout le monde sauf, éventuellement, le tableau des résultats.
Mercedes possède 379 points contre 307 pour Ferrari. Red Bull, dont le moteur thermique est pourtant considéré comme la référence de l’indice ADUO, n’en compte que 177 et n’a toujours remporté aucun Grand Prix cette saison
Voilà qui résume assez joliment la nouvelle Formule 1 : avoir le meilleur ICE ne garantit même plus d’avoir la meilleure unité de puissance, et disposer de la meilleure unité de puissance ne garantit pas non plus d’avoir la meilleure voiture.
Pour gagner, il faut désormais que toutes les cases soient cochées simultanément. Mercedes semble en avoir coché légèrement plus que les autres.
Ferrari n’est pourtant plus très loin
Sur ce point, Wolff ne raconte pas totalement une histoire destinée à endormir la concurrence. Ferrari s’est effectivement rapprochée au fil de la première moitié de saison. La Scuderia a d’abord subi la supériorité Mercedes, Charles Leclerc reconnaissant après les qualifications en Australie que Ferrari était alors « loin » des Flèches d’Argent. Mais le rapport de force a progressivement évolué.
Lewis Hamilton a interrompu la série victorieuse de Mercedes en s’imposant à Barcelone, avant que Charles Leclerc ne gagne à Silverstone. Ferrari est désormais la deuxième force du championnat et Hamilton occupe la deuxième place chez les pilotes avec 169 points, derrière Kimi Antonelli et ses 219 unités
Wolff reconnaît d’ailleurs que Ferrari est désormais suffisamment proche pour profiter immédiatement d’une erreur de réglage ou d’une évolution manquée chez Mercedes. Il ne croit plus possible de reproduire l’écrasante domination observée au début de l’ère hybride en 2014. C’est probablement la partie la plus crédible de son discours.
La domination Mercedes existe toujours. Mais elle n’est plus cette autoroute déserte où ses pilotes pouvaient régler leurs comptes vingt secondes devant tout le monde.
Le plus embarrassant : Mercedes domine malgré ses propres pannes
Il y a même un argument qui fragilise légèrement le discours égalitaire de Wolff : Mercedes aurait pu posséder une avance beaucoup plus importante.
L’équipe officielle de la F1 estime que les problèmes techniques ont coûté de nombreux points aux Flèches d’Argent. George Russell a notamment perdu une victoire potentielle au Canada à cause d’une défaillance de batterie, tandis qu’Antonelli a abandonné alors qu’une deuxième place semblait acquise à Barcelone. Le jeune Italien a encore perdu un résultat majeur à Silverstone après un problème mécanique
Sur ces seuls épisodes, F1.com estime les pertes potentielles à 61 points : 25 au Canada, 18 à Barcelone et 18 à Silverstone.
Mercedes possède donc 72 points d’avance au championnat malgré plusieurs occasions où sa propre mécanique s’est chargée de ralentir sa domination.
Évidemment, cela ne signifie pas qu’il suffit d’ajouter automatiquement 61 points à son total : une course ne se rejoue pas sur Excel et les résultats supposés restent hypothétiques. Mais cela donne tout de même une indication assez claire de la force de la W17.
Lorsque l’équipe qui mène largement explique que tout le monde est quasiment au même niveau tout en regrettant les dizaines de points qu’elle a elle-même abandonnés, la modestie commence à ressembler à une stratégie de communication.
Wolff joue surtout une partie politique
Il ne faut évidemment pas lire les déclarations du patron de Mercedes comme une simple analyse technique.
L’ADUO transforme désormais la hiérarchie moteur en enjeu politique majeur. Être officiellement considéré comme trop performant peut limiter les possibilités de développement, tandis qu’un constructeur suffisamment loin de la référence peut bénéficier d’évolutions supplémentaires.Personne n’a donc grand intérêt à se présenter comme l’ogre de la catégorie.
Mercedes veut éviter l’image du moteur dominant. Ferrari souhaite convaincre qu’elle possède encore un déficit. Red Bull peut se retrouver dans la situation presque comique d’avoir l’ICE de référence tout en cherchant à démontrer que son groupe propulseur complet n’est pas le meilleur. La Formule 1 avait déjà inventé le sandbagging pendant les essais hivernaux.
Elle dispose maintenant du sandbagging réglementaire en pleine saison.
Mercedes peut parler d’égalité, le championnat tranche pour l’instant autrement
Au fond, Wolff a raison sur un point essentiel : les performances sont beaucoup plus serrées qu’elles ne l’étaient au début de l’ère hybride précédente. Ferrari peut gagner, McLaren vient de s’imposer en Hongrie et Red Bull se rapproche grâce aux évolutions de la RB22.
Mais transformer cette proximité en égalité générale paraît tout de même généreux.
Après onze Grands Prix, Mercedes possède huit victoires, dix poles et la première place du championnat avec 72 points d’avance. Son pilote Kimi Antonelli mène également le classement individuel avec 50 points d’avance sur Lewis Hamilton
Red Bull peut donc conserver la médaille FIA du meilleur moteur thermique. Ferrari peut continuer à défendre la compétitivité de son V6. McLaren peut rappeler qu’elle vient enfin de gagner.
Pour l’instant, Mercedes garde quelque chose d’encore légèrement plus utile :
les points.
Et lorsque Toto Wolff explique que tout le monde se vaut presque, ses adversaires peuvent toujours lui proposer une solution très simple.











