Flavio Briatore n’a visiblement pas l’intention de transformer Alpine en musée Grévin de l’ingénierie. Alors qu’Aston Martin a empilé les signatures prestigieuses autour d’Adrian Newey, l’Italien préfère une recette beaucoup moins glamour : des ingénieurs compétents, une structure cohérente et, détail presque devenu secondaire à Silverstone, des résultats. Avec un seul point inscrit par Aston Martin en 2026, la pique est facile. Mais elle touche aussi là où ça fait mal.

Aston Martin empile les stars, Briatore préfère les résultats.
Chez Briatore, le CV ne remplace pas le chrono. Briatore a encore choisi la caresse au papier de verre. Interrogé sur la reconstruction technique d’Alpine, le conseiller exécutif devenu patron de fait de l’écurie française a expliqué qu’il cherchait bien à renforcer Enstone. Mais pas nécessairement avec une superstar dont le nom vaut déjà une demi-seconde dans les communiqués de presse.
Sa philosophie tient en quelques mots : Alpine a besoin de personnes expérimentées et compétentes, pas d’un nom suffisamment célèbre pour remplir une conférence de presse.
Briatore estime même que la Formule 1 a tendance à fabriquer elle-même ses « monstres », en transformant certains ingénieurs en vedettes avant de découvrir que la réputation ne garantit pas automatiquement les résultats.
Et pour illustrer son propos, il ne choisit évidemment pas un exemple au hasard. Il choisit Aston Martin.
Aston Martin prend une balle perdue… qui ressemble surtout à un missile. Lawrence Stroll n’a pourtant pas lésiné sur les moyens.
Nouvelle usine à Silverstone, soufflerie dernier cri, partenariat moteur exclusif avec Honda et recrutement d’un véritable casting de gala : Adrian Newey est arrivé après son départ de Red Bull, Andy Cowell a été débauché de l’univers Mercedes et Enrico Cardile est venu de Ferrari. La Formule 1 elle-même présentait cette accumulation de moyens et de compétences comme la base potentielle d’une future « super-équipe »
Adrian Newey n’est d’ailleurs pas exactement un stagiaire sorti de l’école : ses voitures ont accumulé les titres mondiaux chez Williams, McLaren et Red Bull, au point que Lawrence Stroll l’avait présenté comme le meilleur au monde dans son domaine.
Sauf qu’en Formule 1, les trophées du personnel ne sont pas additionnés au classement constructeurs. Et c’est précisément là que Briatore appuie.
« Un grand nom ne signifie pas forcément grand-chose. »
Le message est limpide : on peut posséder la meilleure usine, recruter les ingénieurs les plus chers du paddock et produire des organigrammes dignes d’un sommet du G7, encore faut-il que la voiture accepte de participer à la fête. Un point : le chiffre qui ruine toutes les brochures Aston Martin.
Le plus cruel pour Aston Martin est que Briatore peut aujourd’hui laisser le classement terminer son discours à sa place. Après onze Grands Prix, Aston Martin occupe la 10e place du championnat constructeurs avec seulement un point, devant le seul Cadillac, toujours à zéro. Alpine est sixième avec 61 points, à seulement cinq points de Racing Bulls.
L’unique point d’Aston Martin est celui décroché par Fernando Alonso grâce à sa dixième place à Monaco. Le bilan officiel fait également apparaître 10 abandons, aucun podium et aucune pole depuis le début de la campagne. À ce niveau-là, parler de contre-performance serait presque faire preuve de diplomatie.
D’autant que les problèmes ne sont pas apparus hier. Lors des essais hivernaux, Lance Stroll reconnaissait déjà qu’Aston Martin avait accumulé plusieurs centaines de tours de retard sur la concurrence et évoquait alors un déficit spectaculaire face aux équipes de tête. Fernando Alonso assurait néanmoins conserver toute sa confiance dans le potentiel technique de Newey. Six mois plus tard, le génie annoncé n’a toujours pas trouvé le bouton « avance rapide ».
Briatore préfère fabriquer ses stars plutôt que les acheter. L’Italien pousse même son raisonnement un cran plus loin. Plutôt que de signer un ingénieur déjà auréolé de gloire, il rappelle que Benetton puis Renault ont vu grandir dans leurs structures des hommes devenus ensuite des références de la Formule 1 : Ross Brawn, Bob Bell, Pat Symonds ou James Allison. Son idée est presque à contre-courant de la F1 moderne : au lieu de chercher le prochain sauveur providentiel à coups de millions, construire une organisation capable de faire émerger ses propres talents.
Et Alpine possède au moins quelques arguments pour défendre cette méthode. Après plusieurs années de changements de dirigeants et de turbulences internes, l’équipe s’est restructurée autour notamment de David Sanchez, Jason Sommerville, Dave Greenwood et Steve Nielsen. Le passage au moteur Mercedes pour 2026 a accompagné un net redressement sportif : Pierre Gasly a notamment offert à Alpine une troisième place à Monaco, son premier podium sur le sec depuis 2023.
Briatore estime cependant qu’il faudra encore deux ou trois ans pour stabiliser complètement la structure. Pour une fois, donc, pas de miracle annoncé pour mardi prochain. Mais Briatore joue aussi un peu trop facilement les donneurs de leçons La charge est savoureuse. Elle mérite néanmoins une petite dose de recul.
Adrian Newey n’a pas soudainement oublié comment concevoir une Formule 1 parce qu’Aston Martin possède un point au championnat. Le projet 2026 associe un nouveau châssis, une nouvelle réglementation et le début du partenariat exclusif avec Honda. Autrement dit : les variables susceptibles de transformer une monoplace en casse-tête roulant sont nombreuses.
Et surtout, si Briatore vante aujourd’hui le collectif plutôt que les vedettes, il serait amusant de lui rappeler qu’une grande partie de son propre palmarès s’est construite avec quelques personnages assez peu anonymes : Michael Schumacher, Fernando Alonso, Ross Brawn ou Pat Symonds. Disons donc que Flavio ne déteste pas les stars. Il les préfère simplement lorsqu’elles travaillent pour lui. Aston Martin a désormais un problème bien plus coûteux que Newey. La véritable faiblesse du projet Stroll n’est probablement pas d’avoir engagé Adrian Newey. Ce serait même une conclusion assez absurde compte tenu de son palmarès. Le problème est d’avoir fait de l’accumulation des grands noms une promesse de résultats.
Aston Martin a
progressivement réuni l’usine, la soufflerie, Honda, Newey,
Cowell, Cardile, Alonso et un budget à la hauteur de ses
ambitions. Sur le papier, il ne manque pratiquement
rien.
Sur la piste, il manque actuellement… à peu près
tout.
Et tant qu’Aston Martin restera dixième avec un point, Briatore pourra continuer tranquillement à expliquer qu’une signature prestigieuse n’est pas une stratégie. À Silverstone, on doit commencer à trouver ses interviews particulièrement longues.

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