Au milieu des années 1970, la Formule 1 bascule dans une ère de sophistication aérodynamique et de professionnalisation marketing sans précédent. Dans cette arène, la grille de départ propose des machines singulières dont une, en particulier, reste gravée dans l’histoire du sport automobile : la Tyrrell P34. Dotée de six roues – quatre petites roues directrices de dix pouces à l’avant et deux roues motrices conventionnelles à l’arrière –, l’auto surprend par son concept technique et incarne la stratégie de communication visionnaire du géant pétrolier français Elf et de son homme-orchestre, François Guiter.
Imposer sa marque
Pour comprendre le financement du projet de la Tyrrell six roues par Elf en 1976 et 1977, il convient de remonter au 27 avril 1967, date de la fameuse « Nuit des ronds rouges ». En l’espace d’une nuit est orchestré le rebranding éclair de plus de 4 500 stations-service sous une bannière unique, moderne et percutante : Elf.

Cette refonte d’identité exige un impact médiatique immédiat et durable. Sous l’impulsion de François Guiter, responsable des réseaux de distribution puis des activités compétition de la marque, le sport automobile devient le vecteur privilégié de cette stratégie de notoriété. Guiter comprend avant les autres que le sponsoring ne doit pas se résumer à coller des autocollants sur une carrosserie : il s’agit d’un outil d’ingénierie marketing. Elf finance le développement de jeunes talents français via la filière Matra, soutient Ken Tyrrell dès 1968, et installe une hégémonie sportive matérialisée par les titres mondiaux de Jackie Stewart (1969 avec Matra, puis 1971 et 1973 avec Tyrrell).
Au milieu des années 1970, le marché s’est habitué aux voitures d’usine bleues financées par le pétrolier. Pour préserver son temps d’antenne, capter l’attention de la presse internationale et consolider son image de pionnier technologique, Elf renouvelle son approche. C’est dans ce contexte que Derek Gardner, concepteur en chef de l’écurie Tyrrell, soumet à Ken une idée révolutionnaire mûrie depuis la fin des années 1960 : la monoplace à six roues.
Un pari fou
L’objectif technique de Gardner vise à résoudre un dilemme aérodynamique majeur de l’époque. Les imposants pneumatiques avant génèrent une traînée considérable et perturbent le flux d’air vers l’aileron arrière. En remplaçant les deux roues avant conventionnelles par quatre petites roues de dix pouces, totalement dissimulées derrière un bouclier avant large, la monoplace réduit nettement la traînée en ligne droite. Pour compenser la perte de surface de contact au sol d’un pneu plus petit, les quatre roues directrices offrent une zone d’empreinte cumulée supérieure, garantissant du mordant en entrée de virage et un freinage renforcé.
Pour Elf, la P34 – par ailleurs propulsée par le V8 DFV Cosworth – représente l’opportunité de s’approprier le monopole de l’audace technologique. Même avant son premier kilomètre en piste, la monoplace garantit une couverture médiatique mondiale. Guiter donne son feu vert financier, scellant l’acte de naissance de l’un des projets les plus iconiques de la Formule 1.
Dévoilée à la presse à l’automne 1975 sous les yeux incrédules des journalistes, la Tyrrell P34 fait ses débuts officiels en compétition au Grand Prix d’Espagne 1976 avec Patrick Depailler à son volant.
Des résultats impressionnants
Contre toute attente, la voiture s’avère non seulement spectaculaire, mais performante. La P34 démontre une agilité remarquable sur les tracés sinueux et une vitesse de pointe avantageuse en ligne droite.

Le point d’orgue de l’aventure survient au Grand Prix de Suède 1976, sur le circuit d’Anderstorp : Jody Scheckter et Patrick Depailler réalisent un doublé historique. C’est la première et unique fois qu’une voiture à six roues remporte une manche du Championnat du Monde de Formule 1. Au terme de la saison 1976, l’écurie Elf Team Tyrrell décroche la troisième place du championnat des constructeurs, validant le pari technique de Gardner et l’investissement d’Elf.
La saison 1977 s’avère plus complexe. Pour contrer l’augmentation des appuis et du poids, Derek Gardner conçoit la P34B, dotée d’une voie avant élargie et d’une carrosserie redessinée. Cependant, le projet se heurte à un obstacle insurmontable : le développement des pneumatiques.
Goodyear, fournisseur exclusif du plateau, concentre l’essentiel de sa recherche et de son développement sur les pneus avant standard de 13 pouces pour répondre aux exigences de Ferrari, Lotus et McLaren. Les enveloppes spécifiques de dix pouces conçues pour la Tyrrell ne bénéficient plus des évolutions de gomme et de structure, provoquant un déséquilibre destructeur entre un train arrière performant et un train avant sujet au sous-virage. Malgré quelques podiums glanés par Patrick Depailler et Ronnie Peterson, l’aventure prend fin au terme de la saison 1977, avant que la FIA n’interdise définitivement les véhicules à plus de quatre roues.
Une voiture passée à la postérité
L’implication d’Elf dans l’aventure e la Tyrrell P34 demeure un cas d’école dans l’histoire du marketing sportif et du sponsoring technique. Grâce à la vision de François Guiter, la marque aura réussi à transformer une rupture d’ingénierie en une icône mondiale de communication.
Si l’expérience de la « six roues » s’est arrêtée face aux limites de la technologie pneumatique de son époque, la P34 a prouvé qu’avec de l’audace et un partenaire prêt à « faire autrement », la Formule 1 pouvait devenir le plus extraordinaire des laboratoires techniques et médiatiques.










