Carlo Luzzi a travaillé avec Casey Stoner, Jorge Lorenzo et Marc Marquez. Trois champions, mais trois façons presque opposées d’exploiter une MotoGP. Stoner pouvait revenir au box, qualifier sa Honda de « daube » sans réellement s’intéresser à sa mécanique… puis ressortir et être le plus rapide. Lorenzo compensait par une détermination et une méthode presque obsessionnelles. Quant à Marquez, l’ingénieur italien estime qu’il a réuni les qualités des deux, auxquelles il ajoute une capacité d’improvisation qui en ferait « le pilote le plus complet » avec lequel il ait travaillé.
Les ingénieurs aiment généralement les informations. Casey Stoner leur apportait surtout des chronos. Et souvent les meilleurs. Carlo Luzzi conserve ainsi un souvenir assez extraordinaire de sa collaboration avec l’Australien chez Honda : celui d’un pilote capable de dominer une séance tout en donnant à son équipe technique l’impression qu’il ne s’intéressait presque pas à la moto dès qu’il en descendait.
Stoner pouvait être le plus rapide… et dire que sa Honda était « un tas de m…. »
« Stoner est un talent incroyable », raconte Luzzi à Giovanni Zamagni sur ZamTube. Mais derrière ce compliment arrive une description beaucoup moins conventionnelle. Selon l’ingénieur italien, Stoner manifestait « un manque d’intérêt flagrant » pour tout ce qui concernait la machine lorsqu’il ne la pilotait plus.
Les débriefings pouvaient donc être particulièrement succincts. Stoner rentrait au garage, souvent après avoir réalisé le meilleur chrono, et son appréciation pouvait essentiellement se résumer à deux niveaux de mécontentement : « Cette moto est une m…. » ou « cette moto est un tas de m…. ». Pour les ingénieurs chargés ensuite de comprendre précisément ce qu’il fallait modifier, l’expérience pouvait devenir frustrante.
Puis Stoner repartait… et tout lui était pardonné
Un pilote peut être extrêmement exigeant avec son équipe lorsqu’il lui manque deux dixièmes. Stoner pouvait l’être alors qu’il était déjà devant tout le monde. « Il vous faisait souffrir dans le garage », reconnaît Luzzi. Mais il suffisait ensuite de le regarder piloter. « Quand il sortait sur la piste, vous lui pardonniez tout. »
Parce que Stoner possédait cette faculté rarissime à prendre une moto imparfaite et à produire immédiatement une vitesse que ses commentaires techniques ne permettaient pas forcément d’expliquer. Son talent servait presque de système de compensation. La moto pouvait ne pas lui convenir. Il allait quand même vite.

Lorenzo représentait presque l’exact opposé
Jorge Lorenzo impressionnait Luzzi d’une autre manière. L’Espagnol possédait évidemment un immense talent naturel, mais l’ingénieur retient surtout sa capacité à construire sa performance.
À ses débuts face à Valentino Rossi, Lorenzo devait apprendre, comprendre et parfois composer avec des situations techniques différentes de celles de son coéquipier. Luzzi se souvient d’une « conviction sans bornes » et d’une « détermination incroyable ».
Là où Stoner semblait pouvoir dompter une moto presque instinctivement, Lorenzo cherchait méthodiquement ce dont il avait besoin pour reproduire exactement son pilotage. Deux chemins différents. Pour arriver au même endroit : le titre mondial.
Et Marquez aurait pris quelque chose aux deux
Lorsqu’on demande à Luzzi quel pilote l’a le plus impressionné dans son ensemble, il désigne Marc Marquez. Pas nécessairement parce qu’il serait intrinsèquement plus rapide que Stoner. Ni parce qu’il travaillerait davantage que Lorenzo. Mais parce qu’il réunirait leurs qualités. « Le talent de Casey et la détermination de Lorenzo. »
Avec encore quelque chose en plus. Luzzi évoque « ce petit peu d’improvisation » permettant à Marquez d’extraire soudainement de la moto une performance qui ne semblait pas disponible quelques instants auparavant. Son verdict est donc clair : Marquez est « le pilote le plus complet » avec lequel il ait travaillé.
Trois champions, mais surtout trois relations différentes avec la moto
La comparaison de Luzzi rappelle aussi qu’il n’existe pas une méthode unique pour devenir champion du monde. Stoner pouvait donner relativement peu aux ingénieurs et compenser énormément par son instinct. Lorenzo cherchait une machine capable de lui permettre de reproduire avec une précision extraordinaire son pilotage. Marquez semble historiquement se situer quelque part entre les deux : suffisamment analytique pour participer au développement, mais capable également de contourner les limites de la machine lorsqu’il le faut.
Et cette différence explique peut-être aussi pourquoi les relations entre grands pilotes et ingénieurs sont parfois si difficiles à comparer.
Stoner était peut-être justement extraordinaire parce qu’il n’avait pas besoin de tout comprendre
Son désintérêt apparent pour la mécanique pourrait passer pour un défaut. Pour un ingénieur, il l’était certainement parfois. Mais il révèle également quelque chose d’assez fascinant sur son talent. Stoner n’avait pas nécessairement besoin de théoriser chaque réaction de la moto pour comprendre comment la piloter. Son corps semblait résoudre sur la piste une partie des problèmes que ses techniciens auraient préféré qu’il décrive au garage.
Luzzi résume finalement trois champions en trois forces. Stoner avait l’instinct. Lorenzo la détermination. Marquez aurait réussi à réunir les deux. Et venant d’un ingénieur qui a travaillé avec chacun d’eux, le compliment adressé au numéro 93 prend une dimension particulière. Car pour expliquer pourquoi Marquez serait le plus complet, Luzzi ne lui attribue pas une qualité supplémentaire. Il lui attribue celles de deux autres champions du monde.









