Le ciel s’assombrit pour Francesco « Pecco » Bagnaia. Alors que le paddock se dirige vers Barcelone, l’Italien se retrouve dans une position paradoxale : il est la seule flèche restante dans le carquois de l’équipe d’usine Ducati (suite au forfait de Marquez), mais il semble porter sur ses épaules le poids d’un passé glorieux qui s’effrite.
Il y a des défaites qui coûtent un championnat. Et puis il y a celles qui semblent vous voler quelque chose de beaucoup plus profond : votre instinct, votre sérénité… parfois même votre identité de pilote.
Aujourd’hui, chez Ducati, tout le monde commence à regarder Francesco Bagnaia avec une inquiétude silencieuse. Parce que le double champion du monde n’est plus vraiment celui qui écrasait le MotoGP il y a encore deux ans. Et le plus troublant, c’est que même ses meilleurs week-ends finissent désormais en désastre.
Au Mans, Bagnaia venait pourtant de réaliser sa prestation la plus solide de la saison : pole position, deuxième place du Sprint derrière Jorge Martin, rythme enfin retrouvé en course longue… avant qu’un nouvel effondrement ne vienne tout emporter dans le gravier. Encore une fois.
Et même si Pecco évoque officiellement « un petit problème » sur sa moto, difficile de ne pas voir derrière cette chute un symbole beaucoup plus large. Parce que depuis la perte du titre 2024 face à Martin, quelque chose semble s’être brisé.
L’ancien team manager MotoGP Livio Suppo le dit presque explicitement : cette défaite a laissé des traces psychologiques profondes.
« Pecco sort de deux années exceptionnelles, durant lesquelles il a remporté deux titres mondiaux. Il a perdu le championnat du monde 2024 malgré un nombre de victoires bien supérieur à celui du vainqueur, et à mon avis, ce genre de chose laisse vraiment des traces. »
Et cette phrase est probablement la clé de tout. Parce que Bagnaia a vécu le pire scénario imaginable pour un pilote dominateur : découvrir qu’on peut gagner plus que tout le monde… et quand même perdre le titre. Une expérience qui change totalement la manière de piloter.
Suppo va même plus loin dans son analyse sur motosprint : « L’année suivante, on sait qu’il ne faut pas faire d’erreurs stupides. Il a pris trop de risques en piste et a perdu le championnat du monde à cause de ça, alors, peut-être inconsciemment, ça lui a coûté quelque chose. » Autrement dit, Bagnaia roule aujourd’hui avec le fantôme permanent de 2024 dans son casque.
Bagnaia peut-il briser la spirale de l’échec ?
Et cela se voit partout. Dans ses hésitations. Dans sa difficulté à gérer les moments clés. Dans cette incapacité chronique à retrouver la fluidité presque naturelle qui faisait de lui le patron absolu de Ducati en 2022 et 2023. Les chiffres sont d’ailleurs brutaux. Après avoir remporté 11 Grands Prix sur 20 en 2024, Bagnaia n’a gagné que deux de ses 27 dernières courses.
Pendant ce temps, Marc Marquez est arrivé chez Ducati pour prendre immédiatement le contrôle politique, médiatique et technique du projet… même blessé. C’est probablement l’autre dimension terrible de cette histoire.
Car Bagnaia ne traverse pas seulement une crise de résultats. Il traverse aussi une crise de statut. Pendant des années, tout l’écosystème Ducati tournait autour de lui. Désormais, même diminué physiquement, Marquez continue de monopoliser l’attention du paddock, des ingénieurs et des médias. Et Bagnaia le ressent forcément.
Au Mans pourtant, il avait retrouvé quelque chose. « Nous étions rapides dès le départ, toujours au contact des meilleurs pilotes, et nous avons même décroché la pole position », expliquait-il après le week-end.
Il insistait aussi sur les progrès réalisés : « Ensuite, pendant la course, nous avons maintenu autant que possible le rythme des meilleurs pilotes, ceux qui occupaient les premières places du podium. »
Mais même dans cette reconstruction fragile, tout s’effondre encore au moment décisif. Et le plus inquiétant pour Ducati, c’est peut-être que Bagnaia semble lui-même déjà regarder ailleurs. Parce qu’en arrière-plan, tout le paddock sait désormais qu’Aprilia représente son grand pari pour 2027. Un pari énorme.
Car oui, aujourd’hui, Aprilia Racing apparaît comme la référence technique du championnat. Oui, la RS-GP semble actuellement meilleure que la Desmosedici sur plusieurs secteurs. Mais recruter Bagnaia dans son état actuel reste malgré tout un risque immense. : Aprilia récupère peut-être un champion… ou peut-être un pilote encore prisonnier de ses propres démons.
Et au fond, c’est toute la tragédie actuelle de Pecco. Parce qu’il continue de montrer, par flashes, qu’il possède encore la vitesse d’un champion du monde. Au Mans, avant sa chute, il roulait clairement comme un prétendant à la victoire.
Mais désormais, ces moments de lumière semblent toujours suivis d’une rechute. Comme si le pilote qui dominait autrefois naturellement le MotoGP devait désormais convaincre en permanence… son équipe, le paddock, et peut-être même lui-même… qu’il est encore capable d’être ce pilote-là.
Francesco Bagnaia ne se bat pas seulement contre le chrono à Barcelone, il se bat contre ses propres démons. Si le « petit problème » du Mans est résolu, il a le talent pour gagner. Mais si la chute se répète, la thèse de Livio Suppo sur un blocage psychologique profond deviendra difficile à contester.






























