L’affaire semblait réglée : Ducati et Aprilia voulaient réduire le nombre de motos disponibles à partir de 2027 afin de diminuer les coûts. Mais derrière cette proposition apparemment technique s’est engagée une véritable bataille politique entre constructeurs. À Silverstone, Carmelo Ezpeleta a finalement dû intervenir personnellement. Et Francesco Bagnaia avait déjà résumé, quelques semaines auparavant, pourquoi le projet de la moto unique risquait d’aller beaucoup trop loin.
Nous avions déjà évoqué cette étonnante proposition : à partir de 2027, un pilote MotoGP aurait pu ne disposer que d’une seule moto, au moins pendant une partie du week-end. L’idée était spectaculaire. Sa disparition l’est peut-être davantage.
Car selon les informations rapportées par El Periodico, le projet n’a pas simplement été abandonné après une discussion réglementaire. Il a provoqué suffisamment de désaccords pour que Carmelo Ezpeleta passe une partie du week-end de Silverstone à rencontrer séparément les cinq constructeurs du MotoGP. Une sorte de tournée diplomatique dans le paddock. Et le patron du championnat aurait été véritablement surpris par l’impossibilité de trouver un accord.
Tout avait pourtant commencé par une idée d’Aprilia. À l’origine, Massimo Rivola aurait poussé le principe d’une seule moto par pilote. Ducati et Gigi Dall’Igna se seraient rapidement montrés favorables. Sur le papier, l’argument était difficile à balayer : réduire les coûts.
Une seule machine signifie moins de matériel à transporter, moins de pièces nécessaires et potentiellement une organisation technique moins lourde. Le sujet est d’autant plus actuel que le MotoGP réfléchit désormais ouvertement à la maîtrise des budgets.
Mais très vite, quelque chose s’est grippé. KTM s’est opposé au projet. Puis le constructeur autrichien aurait accepté le principe à Balaton Park avant de… revenir sur sa décision à Assen. Honda hésitait également. C’est là que la question technique est devenue politique.
Alberto Puig aurait fait basculer Honda
Chez Honda, la décision ne semblait initialement pas totalement arrêtée. Mais Alberto Puig aurait finalement convaincu le responsable du HRC Mikihiko Kawase de rejoindre le camp favorable au maintien des deux motos.
À partir de là, le front Ducati-Aprilia ne disposait plus de l’unanimité nécessaire. Et c’est précisément cette situation que Carmelo Ezpeleta aurait voulu éclaircir à Silverstone. Le patron du MotoGP aurait donc rencontré les représentants de Ducati, Aprilia, KTM, Honda et Yamaha séparément afin de connaître leur position définitive.
Une discussion aurait même porté sur la définition assez extraordinaire du mot « unanimité ». Certains auraient envisagé qu’un accord de quatre constructeurs contre un puisse suffire. Réponse attribuée à Ezpeleta : cinq constructeurs participent au championnat, donc l’unanimité signifie cinq voix sur cinq. Fin de la discussion.

Bagnaia avait pourtant lancé l’alerte sur la moto unique bien avant Silverstone
Ce qui est intéressant, c’est que l’une des oppositions les plus claires n’était pas venue d’un constructeur rival. Elle était apparue… chez Ducati. Lorsque l’idée avait commencé à circuler, Francesco Bagnaia n’avait pas pris beaucoup de précautions : « Je ne suis pas d’accord. » Et son raisonnement dépassait largement la question financière.
Supprimer la deuxième moto peut sembler relativement indolore lorsqu’on observe un garage entre deux séances. Mais la situation change complètement lorsqu’un pilote chute. Avec deux machines, il peut revenir précipitamment dans son box, sauter sur la seconde et repartir.
Avec une seule, les mécaniciens doivent réparer. En essais libres, cela coûte du temps. En qualifications, cela peut coûter une place sur la grille. Et Bagnaia s’inquiétait particulièrement de cette éventualité.
Autrement dit, une mesure destinée à économiser de l’argent pouvait finir par modifier directement le résultat sportif d’un Grand Prix. Et puis il y avait le problème que personne ne pouvait vraiment contourner : la pluie. Le MotoGP possède une particularité spectaculaire : les courses « flag-to-flag ».
Lorsque les conditions changent, le pilote rentre dans son box et enfourche une deuxième moto déjà préparée avec les pneumatiques et les réglages adaptés. Avec une seule machine, tout devient autrement plus compliqué. Il faudrait changer les roues, éventuellement modifier certains réglages et renvoyer le pilote en piste.
La réduction des coûts commencerait alors à se payer en spectacle. Et c’est probablement ici que les intérêts du promoteur et ceux des constructeurs ont cessé de coïncider.
Enfin, les premiers essais 850 cc ont ajouté une couche de suspicion. Ducati et Aprilia, précisément les deux constructeurs favorables à la moto unique, semblent particulièrement bien avancés dans le développement de leurs prototypes 850 cc.
Nicolo Bulega s’est montré très rapide avec la future Ducati lors de plusieurs essais. À Brno, Marco Bezzecchi et Raul Fernandez avaient placé les Aprilia 2027 aux avant-postes. Les chronos d’essais privés doivent évidemment être considérés avec beaucoup de prudence.
Mais pour KTM et Honda, le raisonnement pouvait être simple : pourquoi accepter une réglementation qui réduirait les possibilités de travail pendant les week-ends alors qu’il faudra peut-être justement rattraper Ducati et Aprilia ?
Deux motos permettent de comparer rapidement des réglages et des configurations. Une seule ralentit nécessairement ce processus. Voilà pourquoi une proposition née sous le signe des économies a fini par devenir un sujet de rapport de forces industriel.
La moto unique est morte, mais le problème économique reste entier
Silverstone n’a donc pas seulement réglé le nombre de motos présentes dans les garages en 2027. Le week-end britannique a surtout montré à quel point il sera difficile pour le MotoGP de réduire ses coûts sans toucher aux intérêts particuliers des constructeurs.
Aprilia et Ducati voulaient économiser d’une manière. KTM et Honda considéraient que cette économie pouvait les pénaliser. Les pilotes, Bagnaia en tête, craignaient qu’elle ne transforme une chute en catastrophe sportive. Et le promoteur devait préserver le spectacle.
Carmelo Ezpeleta a finalement tranché : en 2027, chaque pilote conservera ses deux motos. Mais la petite bataille de Silverstone aura au moins permis de découvrir quelque chose. Avant même que les nouvelles 850 cc disputent leur premier Grand Prix, leur championnat a déjà commencé dans les salles de réunion du paddock.










