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Carlos Ezpeleta Liberty Media

Pendant des mois, les négociations ont alimenté toutes les spéculations du paddock. Certains imaginaient des constructeurs sur le point de quitter le championnat. D’autres redoutaient un bras de fer entre les usines et les nouveaux propriétaires du MotoGP. À l’arrivée, rien de tout cela ne s’est produit. Au contraire, Brno a offert une image presque inattendue : celle d’un championnat capable de réunir autour d’une même table Ducati, Aprilia, KTM, Honda et Yamaha afin de dessiner ensemble les contours de la prochaine décennie.

Pour Carlos Ezpeleta, cette signature constitue bien davantage qu’un simple renouvellement administratif.

« Cela a pu paraître le cas, mais pour nous, ça ne l’a pas été. Nous avons commencé les discussions ici à Brno, il y a moins d’un an, ce qui est très court pour un accord de cette envergure. D’autant plus que, premièrement, les constructeurs ont dû se concerter, et étant rivaux sur la piste, ce n’était pas chose facile. Nous sommes heureux de pouvoir faire cette annonce ; nous sommes tous unis pour l’avenir du MotoGP ; les négociations ont été fructueuses. »

À première vue, le discours ressemble à celui que l’on entend habituellement lors de ce type d’annonce. Pourtant, derrière cette satisfaction officielle se cache une évolution beaucoup plus profonde. Car ce qui a été signé à Brno ne garantit pas seulement la présence des cinq constructeurs jusqu’en 2031. Ce qui a réellement été acté, c’est une nouvelle manière de concevoir le MotoGP.

Depuis l’arrivée de Liberty Media, beaucoup cherchaient à comprendre quelle direction prendrait le championnat. La réponse commence désormais à apparaître avec netteté. Liberty ne veut pas transformer les courses. Liberty veut transformer tout ce qui les entoure.

La phrase la plus révélatrice de cette conférence n’est d’ailleurs pas venue d’un patron d’usine mais de Carlos Ezpeleta lui-même lorsqu’il a expliqué l’ambition poursuivie par les nouveaux propriétaires. Transformer les vingt-deux Grands Prix du calendrier en vingt-deux Super Bowls. L’expression peut sembler provocatrice. Elle est pourtant extrêmement révélatrice.

Carlos Ezpeleta : « Pour moi, tout repose sur ce qui se passe en dehors des circuits MotoGP »

Car un Super Bowl n’est pas simplement un événement sportif. C’est un rendez-vous culturel, médiatique, économique et populaire qui dépasse largement le cadre du terrain. Et c’est précisément ce type de modèle que le MotoGP cherche désormais à reproduire.

« Pour moi, tout repose sur ce qui se passe en dehors des circuits. Nous organisons des événements de très haut niveau et nous souhaitons élever les autres au même niveau. Je parle de l’offre globale, même hors circuit, en termes d’hospitalité, de merchandising, de promotion menée par les équipes et les constructeurs. Même pendant les semaines sans course. »

Cette déclaration mérite qu’on s’y arrête. Pendant des décennies, le MotoGP a vécu selon une logique relativement simple : l’attention du public culminait le dimanche après-midi, puis retombait jusqu’au week-end suivant. Désormais, l’objectif est tout autre. Il ne s’agit plus seulement de remplir les tribunes pendant trois jours. Il s’agit d’occuper l’espace médiatique toute l’année.

Autrement dit, le MotoGP veut devenir un produit permanent. Et pour parvenir à ce résultat, Liberty Media ne compte pas uniquement sur Dorna. Les constructeurs eux-mêmes devront changer de dimension.

« Nous sommes ravis d’investir davantage dans les équipes, et leurs responsabilités seront accrues. Il s’agira notamment de disposer d’une moto de démonstration fonctionnelle, d’étoffer l’équipe marketing et communication, et de créer des livrées plus variées tout au long de l’année. Autant de nouveautés qui sauront séduire nos fans actuels, mais aussi de nouveaux. » Pendant longtemps, les constructeurs considéraient leur engagement en MotoGP principalement sous l’angle sportif et technologique. Désormais, ils deviennent aussi des acteurs du spectacle. Leur rôle ne sera plus seulement de développer la moto la plus rapide. Ils devront également produire du contenu, raconter des histoires, alimenter les réseaux sociaux et participer à la construction du produit MotoGP.

C’est précisément là que certains observateurs commencent à voir apparaître l’influence directe de Liberty Media. Officiellement, Carlos Ezpeleta refuse toute opposition entre les deux structures. « Comme vous pouvez l’imaginer, nous avons travaillé en étroite collaboration avec Liberty Media ces derniers mois, car beaucoup de choses se sont passées très rapidement. Nous avons commencé à travailler avec eux en juillet dernier, au moment même où nous entamions les discussions concernant cet accord, et c’était aussi une période où nous apprenions à nous connaître. Mais il n’y a pas Liberty Media d’un côté et MotoGP de l’autre ; il s’agit d’une seule et même entreprise, comme en Formule 1. Comme je l’ai dit, nous étions parfaitement alignés. »

Cette dernière phrase est sans doute la plus importante de tout son discours. « Nous étions parfaitement alignés. » Autrement dit, la stratégie actuelle du MotoGP est déjà celle de Liberty Media. Et cette stratégie ne concerne pas uniquement le marketing. Elle touche également la géographie du championnat.

Depuis plusieurs années, le MotoGP cherche à conquérir de nouveaux marchés. Mais aujourd’hui, cette volonté devient une priorité clairement assumée. La Chine en fait naturellement partie. « Le marché chinois est déjà intéressant pour les constructeurs engagés en championnat du monde ; nous sommes en discussion avec la Chine. »

Une phrase courte, presque anodine. Pourtant, chacun dans le paddock comprend ce qu’elle signifie. Aucun marché mondial ne peut aujourd’hui ignorer le poids économique de la Chine. Ni les constructeurs. Ni les promoteurs. Ni les diffuseurs.

Pour autant, Ezpeleta ne donne aucun signe d’ouverture immédiate à de nouveaux constructeurs.

« Nous sommes satisfaits de ceux que nous avons déjà ; nous pensons avoir les marques les plus importantes. Nous ne souhaitons pas plus de 22 pilotes dans les cinq prochaines années ; si un nouveau arrive, ce sera parce qu’il aura conclu un accord avec une équipe. »

Le message est limpide. Le MotoGP veut grandir, mais pas au prix d’une dilution de son niveau sportif. La même logique apparaît lorsqu’il évoque les circuits urbains. Depuis l’annonce du projet d’Adélaïde, certains craignent une multiplication de courses inspirées de Las Vegas ou de Miami.

Ezpeleta se montre beaucoup plus prudent. « Deux types de circuits évoluent dans ce sens. Le premier est Buenos Aires, qui n’est pas un circuit urbain, mais un circuit permanent dans une ville de 14 millions d’habitants, donc plus facile à construire. En revanche, les circuits comme Adélaïde, véritablement urbains, sont plus difficiles à réaliser car il faut la volonté du gouvernement et de l’espace. »

En réalité, le MotoGP cherche surtout à rapprocher les courses des grands centres urbains sans renoncer à son héritage. Et cet héritage reste essentiel. Car malgré toutes les ambitions commerciales affichées à Brno, Carlos Ezpeleta a tenu à rappeler un principe fondamental. « Les meilleurs doivent accéder au MotoGP. »

Cette phrase intervient lorsqu’il évoque la domination espagnole et italienne sur les grilles de départ. Une domination qui suscite régulièrement des critiques. « Nous savons toutefois que les pilotes non espagnols et non italiens n’ont pas les mêmes opportunités. » Le championnat est ainsi conscient du problème sans vouloir pour autant instaurer une logique de quotas ou de représentation artificielle.

Enfin, la conférence a permis d’aborder un autre sujet devenu brûlant depuis l’accident de Jorge Martin au départ du Grand Prix de Hongrie : la sécurité. Et là encore, les chiffres révélés par Ezpeleta sont frappants.

« Depuis l’introduction du dispositif d’abaissement de l’avant, les accidents au premier virage ont triplé par départ. Voilà le problème. » Cette statistique explique pourquoi les discussions sur l’élargissement des espaces sur la grille et la suppression de certains dispositifs techniques prennent aujourd’hui une telle importance. Car derrière les ambitions commerciales, derrière les nouveaux marchés et derrière les stratégies marketing, le MotoGP sait qu’il ne peut pas se permettre de perdre ce qui fait sa crédibilité. Le sport.

D’un côté, Liberty Media pousse le championnat vers une dimension plus globale, plus médiatique et plus spectaculaire. De l’autre, les dirigeants du MotoGP répètent inlassablement que la course doit rester au centre du projet. Les prochaines années diront si cet équilibre est réellement possible. Mais une chose est déjà certaine : le MotoGP de 2031 ressemblera très peu à celui que nous avons connu jusqu’à présent.

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