F1
Publié le 31 octobre 2026 • 00:00 par Oléna Champlain

F1 – Aston Martin : Newey avait une idée, la soufflerie en a décidé autrement !

Newey explique pourquoi Aston Martin a abandonné le concept très incliné de l'AMR26 après un développement précipité et des difficultés.

Newey

Adrian Newey possède une réputation presque intimidante. Architecte de nombreuses monoplaces championnes du monde, le Britannique est souvent présenté comme celui qui voit ce que les autres ingénieurs ne voient pas encore. Mais même les génies de l’aérodynamique doivent parfois reconnaître que leurs intuitions ne produisent pas exactement les résultats espérés.

Newey reconnait les limites de son pari aérodynamique

Le génie aussi peut revoir sa copie

Chez Aston Martin, la saison 2026 en offre une démonstration particulièrement instructive. Interrogé lors du Grand Prix des États-Unis, Newey est revenu sur l’un des choix les plus spectaculaires de l’AMR26 : son inclinaison particulièrement prononcée vers l’avant, connue sous le terme de high rake.

Une philosophie aérodynamique qu’il avait lui-même privilégiée. Depuis le Grand Prix de Hongrie, Aston Martin s’en est progressivement éloignée. Et cette fois, Newey ne cherche pas à dissimuler les difficultés derrière le vocabulaire habituel des ingénieurs.

Une voiture conçue dans l’urgence

Pour comprendre ce changement de cap, il faut remonter à mars 2025. Lorsque Newey rejoint Aston Martin, la préparation de la nouvelle réglementation technique accuse déjà un retard considérable. Selon ses propres explications, presque aucune recherche aérodynamique approfondie n’a encore été menée sur la monoplace 2026. La situation est d’autant plus problématique que les échéances industrielles approchent rapidement. Les principales pièces doivent être définies avant la pause estivale, tandis que les éléments de carrosserie et les ailerons doivent être finalisés quelques mois plus tard.

La marge de manœuvre est donc extrêmement réduite.

L’AMR26 ne passera d’ailleurs en soufflerie qu’à la mi-avril 2025, alors que plusieurs concurrents ont commencé leurs travaux dès janvier. Un retard de plusieurs mois dans une discipline où chaque semaine de développement peut modifier la hiérarchie. Newey doit donc faire des choix rapides, sans disposer du temps nécessaire pour comparer méthodiquement toutes les solutions possibles. Et l’une de ces décisions va profondément influencer le comportement de la voiture.

Le retour du nez plongeant

Le rake désigne la différence de hauteur entre l’avant et l’arrière d’une monoplace. Lorsque l’arrière se trouve nettement plus haut que l’avant, la voiture adopte une position inclinée. Cette configuration permet, dans certaines conditions, d’exploiter le plancher et le diffuseur pour produire davantage d’appui aérodynamique. Newey connaît parfaitement cette philosophie. Il l’avait notamment utilisée avec succès sur plusieurs Red Bull au début des années 2010.

Avec les nouvelles règles de 2026, qui marquent le retour à des planchers plus plats, le Britannique estime initialement que cette approche pourrait redevenir particulièrement intéressante. Aston Martin s’engage donc dans cette direction. Mais le raisonnement théorique ne résiste pas entièrement à la réalité de la piste. Car une monoplace ne fonctionne pas comme une addition de pièces indépendantes. Le plancher, les suspensions, les roues et les éléments aérodynamiques doivent travailler ensemble. Modifier la hauteur de l’arrière influence ainsi bien davantage que le seul diffuseur.

Le piège des interactions aérodynamiques

C’est précisément ce qu’a rappelé Andrea Stella, directeur de McLaren, en analysant les contraintes de la réglementation actuelle. L’efficacité aérodynamique dépend notamment des relations entre le plancher, les écoulements d’air générés par les roues et les appendices qui les entourent. Une voiture très inclinée peut améliorer certaines caractéristiques tout en en dégradant d’autres. Les turbulences provenant des roues arrière deviennent particulièrement difficiles à contrôler lorsque le diffuseur s’éloigne du sol. À cela s’ajoutent des contraintes réglementaires qui limitent certaines solutions permettant autrefois de maîtriser ces écoulements.

Autrement dit, une recette gagnante en 2011 ne fonctionne pas nécessairement quinze ans plus tard. Même lorsqu’elle sort du cerveau d’Adrian Newey. Le Britannique reconnaît désormais que son concept présentait des qualités, mais également des faiblesses. Un constat qui explique le changement de direction opéré par Aston Martin.

Budapest, le virage décisif

La transformation intervient au Grand Prix de Hongrie.

Aston Martin y introduit une évolution majeure de son AMR26, avec des modifications du châssis et de nombreuses surfaces aérodynamiques. L’équipe réduit également l’inclinaison de la monoplace. La voiture abandonne ainsi son profil extrême au profit d’une configuration intermédiaire.

Newey considère aujourd’hui cette solution comme un meilleur compromis.

Il ne s’agit pas d’un reniement total de son travail initial, mais d’une adaptation fondée sur les enseignements recueillis pendant la saison. Les évolutions ont permis d’améliorer le comportement de l’AMR26, même si les performances globales restent limitées par d’autres difficultés. Le moteur Honda, notamment, continue de pénaliser lourdement l’ensemble. À Austin, Lance Stroll évoquait encore un déficit de puissance pouvant représenter environ une seconde au tour.Un handicap considérable qui empêche de mesurer pleinement les progrès réalisés sur le châssis.

Newey ne peut pas tout réparer

L’épisode rappelle également que la présence d’un ingénieur prestigieux ne suffit pas à transformer instantanément une organisation. Aston Martin dispose désormais d’installations modernes, d’une soufflerie performante et de moyens considérables. Mais l’équipe doit encore améliorer ses outils de simulation et la correspondance entre les résultats numériques et le comportement réel de la monoplace. Newey avait déjà reconnu que les instruments de simulation n’étaient pas suffisamment développés lorsqu’il avait rejoint l’écurie. Des investissements sont engagés pour combler ce retard. Le processus prendra nécessairement du temps.

Et pendant ce temps, les autres équipes continuent elles aussi de progresser. La Formule 1 possède cette particularité cruelle : même lorsqu’une écurie avance, elle peut avoir l’impression de reculer si ses concurrentes progressent plus rapidement.

Une erreur ou un pari nécessaire ?

Qualifier le choix initial de Newey d’erreur absolue serait excessif. L’ingénieur n’affirme pas que le concept était totalement mauvais. Il reconnaît plutôt avoir privilégié une solution dont les limites n’avaient pas pu être suffisamment étudiées. La nuance est importante.

Avec davantage de temps, Aston Martin aurait peut-être découvert ces contraintes avant le début de la saison. L’équipe aurait alors pu choisir une configuration différente ou adapter plus tôt certains éléments. Au lieu de cela, elle a dû effectuer ses corrections en pleine compétition. Une opération toujours plus coûteuse, plus complexe et moins efficace qu’une conception maîtrisée dès le départ.

Aston Martin a finalement trouvé un compromis plus satisfaisant. Reste à transformer cette évolution technique en performances suffisamment convaincantes pour remonter au classement. Newey a donc fait ce que tout bon ingénieur devrait savoir faire : remettre en question sa propre solution. Une démarche respectable, même si elle arrive après plusieurs mois de difficultés.

Chez Aston Martin, le génie avait choisi d’incliner la voiture. La réalité lui a simplement rappelé qu’en Formule 1, mieux vaut parfois garder les quatre roues, et les idées, à la bonne hauteur.

 

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