Moto GP
Publié le 15 août 2026 • 13:00 par André Lecondé

MotoGP – Aprilia peut-elle éviter avec TrackHouse le piège qui avait empoisonné Ducati et Pramac en 2024 ?

Aprilia devra gérer intelligemment la concurrence interne avec TrackHouse, sous la menace permanente de Ducati, pour espérer le titre.

Aprilia

Aprilia dispose aujourd’hui de la situation dont rêverait n’importe quel constructeur : ses pilotes occupent les trois premières places du championnat et quatre RS-GP figurent parmi les six premiers. Mais Mat Oxley voit précisément dans cette abondance une menace. Car lorsque plusieurs pilotes d’une même marque peuvent devenir champions, la rivalité sportive peut rapidement contaminer les relations entre équipe officielle et satellite. Ducati et Pramac l’ont expérimenté en 2024. Aprilia n’a surtout pas intérêt à reproduire l’histoire.

La comparaison proposée par le journaliste britannique est d’autant plus pertinente que Jorge Martin se retrouve, une nouvelle fois, au centre du jeu… En 2024, il avait remporté le titre avec Pramac face à Francesco Bagnaia et à l’équipe officielle Ducati.

Deux ans plus tard, Martin mène le championnat avec Aprilia, devant Marco Bezzecchi et Ai Ogura, pilote TrackHouse. Mais une différence fondamentale change complètement l’équation : Ducati n’avait pratiquement aucun adversaire extérieur en 2024. Aprilia en a un aujourd’hui, et il s’appelle Marc Marquez.

Mat Oxley se souvient moins du remarquable duel Martin-Bagnaia que de ce qu’il avait provoqué autour d’eux. « J’ai été vraiment surpris de voir à quel point la bataille a dégénéré entre elles », explique-t-il à MotoGP News. « C’était vraiment bizarre. » Ducati avait pourtant joué le jeu jusqu’au bout.

Martin disposait d’une machine compétitive et Pramac avait été autorisé à combattre l’équipe officielle. Le problème était ailleurs : à mesure que le titre se rapprochait, les intérêts de deux structures utilisant la même moto avaient commencé à diverger. Et Martin avait déjà annoncé son départ chez Aprilia.

La situation actuelle possède donc un parfum familier. Le Madrilène est encore leader d’un championnat alors qu’il quittera son constructeur à la fin de l’année, cette fois pour Yamaha. Mais TrackHouse ajoute une dimension supplémentaire.

Ai Ogura est troisième du championnat et Raul Fernandez, vainqueur à Silverstone, n’est plus qu’à 56 points de Martin. Mathématiquement et sportivement, Aprilia possède donc quatre candidats potentiels au titre.

Massimo Rivola a déjà pris une position importante : pas question, pour l’instant, de demander à TrackHouse de se sacrifier. Ogura et Fernandez peuvent courir. La logique du patron d’Aprilia est assez simple : si un pilote TrackHouse prend des points à Martin ou Bezzecchi, ces points restent en quelque sorte dans la famille tant qu’il termine devant Marc Marquez.

C’est séduisant. Mais cette logique fonctionne beaucoup mieux en août qu’en novembre. Imaginons Ogura à 15 points de Martin à trois Grands Prix de la fin. Ou Fernandez revenu dans la bataille. TrackHouse acceptera-t-elle qu’une stratégie soit construite autour de l’équipe officielle ? Aprilia fournira-t-elle exactement les mêmes évolutions et les mêmes informations ? Et surtout, comment arbitrer une situation où Martin quitte Aprilia, Ogura quitte TrackHouse pour Yamaha et Bezzecchi représente l’avenir de Noale ?

Aprilia n’a pas le luxe qu’avait Ducati

En 2024, Ducati pouvait presque se permettre une guerre civile. La GP24 était tellement supérieure que le championnat pilotes resterait de toute façon à Borgo Panigale. Martin avait terminé avec 508 points, Bagnaia avec 498 et le premier pilote d’une autre marque, Brad Binder, se trouvait à des centaines de points.

Que Pramac batte Ducati Lenovo était douloureux politiquement, mais relativement neutre industriellement : Ducati serait champion dans tous les cas. Aprilia ne bénéficie pas de cette assurance.

Martin possède 40 points d’avance sur Marc Marquez, mais il reste dix Grands Prix. Fabio Di Giannantonio est également à proximité et Ducati retrouvera des circuits probablement beaucoup plus favorables que Silverstone.

Oxley le souligne : il ne faut surtout pas extrapoler la démonstration britannique à toute la seconde moitié de saison. Silverstone convenait exceptionnellement bien à la RS-GP. Aragon, Misano et les rendez-vous suivants pourraient rééquilibrer le rapport de force. Une guerre Aprilia-TrackHouse qui ferait perdre des points aux deux structures pourrait donc offrir exactement ce dont Ducati a besoin.

Aprilia

Le cas Martin rend la politique interne presque explosive

Et il existe un paradoxe supplémentaire. Aprilia cherche son premier titre mondial dans la catégorie reine avec un pilote qui partira chez Yamaha quelques semaines plus tard. Bezzecchi, lui, reste.

D’un point de vue purement stratégique, il serait tentant de favoriser progressivement l’Italien. Mais avec 31 points de retard sur Martin, intervenir maintenant serait extrêmement dangereux. Aprilia doit donc faire quelque chose de beaucoup plus difficile que donner une consigne : maintenir la confiance.

Martin doit être convaincu qu’il dispose toujours du même matériel. Bezzecchi doit croire qu’il pourra jouer sa chance. TrackHouse doit être assuré qu’il ne deviendra pas une simple réserve de points pour l’équipe officielle. Et pendant ce temps, tous doivent comprendre que le véritable adversaire reste Ducati.

La meilleure consigne d’Aprilia pourrait être de ne donner aucune consigne

C’est finalement ce que suggère indirectement Oxley. Tant que plusieurs RS-GP restent devant Marquez, intervenir serait probablement contre-productif. Aprilia possède actuellement quelque chose de beaucoup plus précieux qu’un leader désigné : une supériorité collective.

Martin apporte la régularité. Bezzecchi possède une vitesse remarquable lorsqu’il termine les courses. Ogura reste une menace constante. Fernandez vient de démontrer qu’il pouvait gagner un Grand Prix à la régulière.

Les opposer politiquement maintenant reviendrait à transformer une force en faiblesse. Le moment difficile arrivera éventuellement lorsque les mathématiques commenceront à éliminer certains candidats.

Et c’est alors que Massimo Rivola devra réussir ce que Ducati avait eu tant de mal à accomplir en 2024 : faire accepter à quatre pilotes qu’ils peuvent se battre entre eux sans oublier qu’ils courent aussi pour la même marque. Car cette fois, contrairement à Ducati il y a deux ans, une guerre civile pourrait avoir un bénéficiaire extérieur. Et Marc Marquez n’attend probablement que cela.