Lorsque Jorge Lorenzo a signé chez Ducati en 2017, beaucoup imaginaient une association appelée à dominer le MotoGP. D’un côté, un triple champion du monde réputé pour son pilotage d’une précision chirurgicale ; de l’autre, un constructeur italien en pleine ascension mais encore à la recherche de la formule gagnante. Pourtant, si l’on écoute les souvenirs de Davide Tardozzi sur cette période, les débuts furent extrêmement difficiles.
La Desmosedici semblait aux antipodes de la Yamaha que Lorenzo avait pilotée pendant près de dix ans. Les résultats tardaient à venir et les tensions n’ont pas tardé à apparaître. Avec le recul, Davide Tardozzi considère pourtant que cette collaboration, malgré son échec apparent, a profondément transformé Ducati.
Invité du podcast Misterhelmet, le directeur du Ducati Lenovo Team a reconnu sans détour que Jorge Lorenzo était probablement le pilote qui l’avait le plus obligé à remettre en question sa manière de travailler. « Sans aucun doute Jorge Lorenzo. Au début, nous avons eu quelques différends, mais nous avons fini par nous comprendre et nous réconcilier. »
L’Italien se souvient d’une période délicate, durant laquelle il fallait convaincre le Majorquin qu’il évoluait désormais dans un univers totalement différent. Pendant près d’une décennie, Lorenzo avait façonné son pilotage autour de la Yamaha M1. En arrivant chez Ducati, il retrouvait une moto beaucoup plus exigeante, avec une philosophie technique radicalement différente.
Selon Tardozzi, il a fallu du temps pour lui faire accepter cette nouvelle réalité. « Au début, il n’était pas facile de lui faire comprendre qu’il était chez Ducati et non plus chez Yamaha, que ce soit dans la manière de gérer les choses, la moto ou ce qu’il demandait. »

Davide Tardozzi : « Nous avons fabriqué vingt-six ou vingt-sept versions différentes de la pièce située entre les jambes du pilote et le réservoir »
Les premiers mois furent frustrants. Ducati avait réalisé un investissement considérable pour attirer l’Espagnol, mais la Desmosedici ne correspondait absolument pas à son style de pilotage. Plutôt que de demander à Lorenzo de modifier entièrement sa manière de piloter, Ducati a fini par adopter une approche différente.
Les ingénieurs ont commencé à travailler sur un élément souvent sous-estimé : l’ergonomie. La position du pilote sur la moto est devenue une priorité absolue. Tardozzi révèle que Ducati a développé un nombre impressionnant de solutions.
« Dès la première année, nous avons fabriqué vingt-six ou vingt-sept versions différentes de la pièce située entre les jambes du pilote et le réservoir. » Une succession de prototypes destinés à offrir à Lorenzo un meilleur maintien au freinage et une plus grande liberté de mouvement lors des entrées en virage.
Selon Tardozzi, Jorge Lorenzo fut le premier pilote Ducati à comprendre l’importance capitale de cette zone de contact entre le pilote et la moto. La forme du réservoir, la selle et la manière dont le corps pouvait s’y appuyer modifiaient directement la capacité à contrôler la Desmosedici.
« Jorge a été le premier à comprendre que la position sur la selle et la forme du réservoir pouvaient aider à mieux entrer dans les virages. » Ce travail allait bien au-delà du simple confort. Il influençait directement les performances.
Tous ces efforts finissent par porter leurs fruits. À partir du Grand Prix d’Italie 2018, Lorenzo dispose enfin d’une moto adaptée à ses besoins. Le résultat est immédiat. Il remporte sa première victoire avec Ducati au Mugello avant d’enchaîner quelques semaines plus tard avec un succès à Barcelone, puis une nouvelle victoire en Autriche.
Pour la première fois, l’association Lorenzo-Ducati révèle tout son potentiel. Ironie du calendrier, c’est précisément au moment où le projet fonctionne enfin que les deux parties décident de mettre fin à leur collaboration.
Pour Davide Tardozzi, la plus grande réussite de Jorge Lorenzo ne réside peut-être pas dans ses trois victoires obtenues avec Ducati. Elle se trouve dans les solutions techniques qu’il a contribué à développer. « Une fois qu’il a imaginé son réservoir, tout le monde a adopté le style Lorenzo… même nos concurrents. »
Selon le directeur de Ducati, plusieurs détails introduits à cette époque sont encore présents aujourd’hui sur les Desmosedici modernes. Une preuve que le Majorquin a laissé une empreinte beaucoup plus profonde que ne le suggèrent ses statistiques.
Avec seulement trois victoires en deux saisons, le passage de Jorge Lorenzo chez Ducati est souvent considéré comme une déception. Pourtant, les confidences de Davide Tardozzi invitent à nuancer ce jugement.
Si Lorenzo n’a jamais remporté le titre avec la Desmosedici, il a contribué à faire évoluer la moto dans une direction qui profitera ensuite à Andrea Dovizioso, Francesco Bagnaia et à toute la génération actuelle des pilotes Ducati.
Paradoxalement, l’une des plus grandes contributions de Jorge Lorenzo à l’histoire du MotoGP ne réside peut-être pas dans les courses qu’il a gagnées, mais dans les évolutions techniques qu’il a inspirées. Une influence discrète, mais encore perceptible aujourd’hui sur l’une des machines à la pointe du championnat.










