Quitter une Aprilia qui joue actuellement aux avant-postes pour rejoindre un projet Yamaha encore en reconstruction peut sembler difficile à comprendre. Le choix d’Ai Ogura pour 2027 a donc rapidement été interprété comme une décision financière. Mais le Japonais met en avant une motivation beaucoup plus personnelle : son équilibre de vie, profondément ancré au Japon, où il continue de vivre, de s’entraîner et de retrouver sa famille entre les Grands Prix.
Sur le seul plan sportif, le transfert peut effectivement surprendre. Ai Ogura s’est installé parmi les pilotes capables de jouer régulièrement devant avec Aprilia et TrackHouse. Yamaha traverse au contraire une période beaucoup plus difficile et tente encore de reconstruire un projet capable de retrouver les premières places. Pourquoi abandonner une moto compétitive pour prendre un tel risque ?
Pour beaucoup, la réponse semblait évidente : Yamaha possède des moyens financiers considérables et pouvait proposer au Japonais des conditions que TrackHouse et Aprilia auraient eu du mal à égaler. Ogura apporte pourtant une autre explication.
Ai Ogura : « Quand il y a une semaine de pause, je rentre »
Interrogé par Adam Wheeler de Race19, le pilote né à Tokyo a expliqué quelque chose d’assez inhabituel pour un pilote MotoGP : contrairement à beaucoup de ses adversaires, il n’a jamais véritablement installé le centre de sa vie en Europe. Dès que le calendrier le permet, il retourne au Japon.
« Quand il y a une semaine de pause entre les courses, je rentre. Je m’entraîne au Japon et je passe du temps au Japon. Je vis avec mon père et ma mère. J’ai toutes mes motos d’entraînement et je peux mieux m’entraîner là-bas. »
L’Espagne constitue pourtant le point de chute naturel d’une grande partie du paddock. Les circuits y sont nombreux, le climat favorable et les possibilités de s’entraîner avec d’autres pilotes de très haut niveau presque permanentes. Ogura a essayé cette organisation. Elle ne lui convenait tout simplement pas.
L’Espagne ne lui permettait pas de travailler comme il le voulait
Le Japonais reconnaît que le niveau des entraînements collectifs peut être supérieur en Espagne, mais cet avantage ne compense pas les contraintes qu’il y rencontrait. « Je n’avais qu’une seule moto de motocross en Espagne et, souvent, je voulais aller sur un circuit mais il était fermé. Je ne pouvais pas me préparer comme je le voulais. C’est pourquoi je suis basé au Japon. »
Une organisation qui implique évidemment d’accumuler les heures d’avion. Cela ne semble pas lui poser de problème : « Pour le moment, les vols ne me dérangent pas. » Cette particularité permet de mieux comprendre pourquoi rejoindre un constructeur japonais peut avoir une valeur dépassant largement le montant d’un contrat. Avec Yamaha, Ogura intégrerait une structure dont le cœur industriel et culturel se trouve précisément dans son pays.
Un pari sportif qui reste considérable
Cette dimension personnelle ne doit toutefois pas masquer l’ampleur du risque. Ogura abandonnerait l’environnement Aprilia au moment où la RS-GP s’affirme parmi les machines les plus performantes du championnat. Yamaha se trouve à l’autre extrémité de la dynamique actuelle.
Le constructeur d’Iwata investit massivement, a engagé sa révolution technique autour du moteur V4 et prépare simultanément la rupture réglementaire de 2027. Mais rien ne garantit que sa future 850 cc permettra immédiatement de retrouver les premières places.
Ogura mise donc aussi sur une remise à zéro. Avec les 850 cc, les pneus Pirelli, une aérodynamique réduite et la disparition des dispositifs de correction d’assiette, les références actuelles pourraient perdre une partie de leur valeur. Rejoindre Yamaha en 2027 sera probablement moins risqué que cela ne l’aurait été avec une simple continuité du règlement actuel.
Avec Ai Ogura, Yamaha peut aussi retrouver un pilote japonais de premier plan
Pour Yamaha, l’intérêt dépasse évidemment le seul niveau sportif. Le constructeur japonais disposerait avec Ogura d’un représentant national capable de devenir l’un des visages de sa reconstruction.
Le Japon attend toujours son premier champion du monde dans la catégorie reine. Des pilotes comme Norick Abe, Tadayuki Okada, Shinya Nakano ou Makoto Tamada ont remporté des Grands Prix, mais aucun n’est allé jusqu’au titre 500cc/MotoGP.
Ogura pourrait donc porter une ambition particulièrement symbolique. Son choix reste néanmoins fascinant parce qu’il va à rebours de la logique sportive immédiate. Ai Ogura pourrait quitter l’une des meilleures motos du MotoGP pour rejoindre l’une de celles qui souffrent le plus actuellement. Mais derrière ce qui ressemblait à un choix financier apparaît une logique beaucoup plus intime : le Japonais n’a jamais réellement quitté son pays. Avec Yamaha, sa carrière pourrait désormais se rapprocher elle aussi de ses racines.











