Cadillac n’aura même pas attendu la fin de sa première saison pour changer le chef d’atelier. Graeme Lowdon, l’homme qui avait construit l’écurie depuis une feuille blanche et amené deux voitures sur la grille, cède immédiatement sa place à Marcin Budkowski. Officiellement, il s’agit d’une « transition planifiée ». Dans un paddock où cette expression signifie rarement que tout le monde est reparti boire du champagne ensemble, Dan Towriss a rapidement précisé un détail : la décision était la sienne et elle n’était pas mutuelle. Ambiance Detroit.

Cadillac remercie l’architecte… puis lui reprend les clés
Graeme Lowdon avait pourtant accompli la partie que beaucoup considéraient comme la plus compliquée : transformer le projet General Motors/Cadillac en véritable écurie de Formule 1.
Nommé à la tête du programme fin 2024, il a participé au recrutement, à la mise en place des infrastructures et à la construction de l’organisation jusqu’à voir Sergio Pérez et Valtteri Bottas prendre le départ du Grand Prix d’Australie 2026. Cadillac reconnaît elle-même qu’il a posé les fondations de l’équipe.
Seulement, en Formule 1, poser les fondations est une activité très respectable jusqu’au moment où le chronomètre demande où se trouve le premier étage.
Après onze Grands Prix, Cadillac reste la seule écurie du plateau à n’avoir inscrit aucun point. Le démarrage n’a pourtant pas été ridicule : la monoplace américaine s’est montrée plus compétitive que certains ne l’imaginaient et a même devancé Aston Martin en performance durant une bonne partie de cette première moitié de saison. Mais la fiabilité s’est invitée à la fête avec la délicatesse d’un Hummer dans un salon.
Le vrai problème ? Des freins qui aiment beaucoup trop la chaleur
La principale épine dans le pied de Cadillac est devenue récurrente : une surchauffe chronique des freins.
L’équipe a apporté plusieurs correctifs sans parvenir à éradiquer complètement le problème, ce qui a ralenti son développement et agacé une direction qui n’a manifestement pas investi des centaines de millions pour admirer des températures de disques sur les écrans de télémétrie.
Cadillac savait évidemment que débarquer en F1 en 2026 ne conduirait pas immédiatement Pérez ou Bottas sur le podium. En revanche, le projet est extrêmement ambitieux et solidement financé. Lorsque les mêmes soucis reviennent plusieurs week-ends de suite, le traditionnel « nous apprenons énormément » finit fatalement par perdre un peu de son charme.
C’est là que Marcin Budkowski entre en scène.
Avec une mission assez simple à résumer : faire en sorte que Cadillac apprenne un peu moins et commence davantage à avancer.
Budkowski : Cadillac ne recrute pas exactement un débutant avec un CV LinkedIn sympathique
À 49 ans, le Franco-Polonais possède plus de deux décennies d’expérience en Formule 1. Il commence chez Prost en 2001, passe ensuite six saisons chez Ferrari, rejoint McLaren en 2007 et gravit les échelons jusqu’à devenir responsable de l’aérodynamique. Il était notamment chez McLaren lors du titre mondial de Lewis Hamilton en 2008.
Puis Budkowski traverse carrément la rue institutionnelle : direction la FIA.
Il y occupe différentes fonctions techniques et sportives, devient notamment directeur de course adjoint et joue un rôle dans l’introduction du halo. Il retourne ensuite côté écuries avec Renault, puis Alpine, où il occupe des fonctions de direction jusqu’à son départ début 2022. Sous cette organisation, Alpine remporte notamment le Grand Prix de Hongrie 2021 avec Esteban Ocon.
Bref, Cadillac n’a pas engagé quelqu’un qui doit encore apprendre où se trouve le parc fermé.
Budkowski connaît les écuries, la réglementation, l’aérodynamique, la FIA et les joies de la politique interne d’une équipe de F1. Après Alpine, ce dernier point peut même être considéré comme une qualification professionnelle à part entière.
Et Cadillac préparait son coup depuis plusieurs mois
La brutalité apparente du changement ne signifie pas qu’il a été décidé pendant le café mercredi matin.
Dan Towriss, CEO de Cadillac F1 et patron de TWG Motorsports, a expliqué que la réflexion avait commencé plusieurs mois auparavant. Différents profils du paddock avaient été étudiés avant que la direction et General Motors ne choisissent Budkowski.
En revanche, Lowdon n’a appris son éviction que mercredi matin. Et Towriss n’a pas essayé de parfumer excessivement le communiqué : ce n’était pas une décision mutuelle. Il a même reconnu qu’organiser publiquement des visites de Budkowski à l’usine aurait immédiatement provoqué rumeurs et déstabilisation. Les discussions ont donc été menées discrètement.
Voilà qui donne une saveur particulière à l’expression officielle « transition planifiée ». Planifiée, oui. Simplement pas forcément par celui qui quittait son bureau.
Budkowski retrouve déjà quelques vieilles connaissances
Le nouveau patron ne débarquera d’ailleurs pas totalement en territoire inconnu. Nick Chester, actuel directeur technique de Cadillac, a déjà travaillé avec lui à Enstone chez Renault/Alpine. Et Budkowski affirme avoir discuté ces dernières années avec plus de la moitié des équipes de la grille avant de choisir le projet Cadillac, après plusieurs échanges avec la direction de TWG et General Motors, jusqu’au président de GM Mark Reuss.
Son retour n’est donc pas celui d’un homme oublié du paddock qu’un numéro américain aurait réveillé un dimanche matin. Cadillac cherchait un patron possédant à la fois une compréhension technique et une expérience de grande organisation. Budkowski attendait, lui, un projet auquel il croyait suffisamment pour revenir aux commandes. Les deux agendas viennent de se rencontrer.
Première mission : arrêter de réparer avant de rêver de gagner
Dans son premier message en tant que Team Principal, Budkowski a immédiatement insisté sur le développement de la voiture dans le cadre du plafond budgétaire, l’efficacité des processus et la nécessité d’améliorer la circulation de l’information afin que les décisions soient prises plus rapidement.
Traduction moins corporate :
avant de parler de victoires, il va falloir faire fonctionner toute l’usine comme une équipe de course.
À court terme, son défi sera beaucoup plus terre-à-terre : utiliser son expérience technique et aérodynamique pour aider Cadillac à éliminer ses problèmes de fiabilité, puis rapprocher progressivement la voiture du milieu de grille. Il prendra effectivement les commandes en piste dès le prochain Grand Prix des Pays-Bas à Zandvoort.
Et il lui restera encore douze Grands Prix pour observer ce qu’il vient réellement d’acheter comme charge de travail.
Lowdon a construit Cadillac. Budkowski doit maintenant empêcher qu’elle reste une belle construction sans points
Le jugement porté sur Graeme Lowdon mérite donc un minimum de nuance. Sans lui, Cadillac n’aurait peut-être tout simplement pas réussi à arriver sur la grille 2026 avec une organisation opérationnelle, deux pilotes expérimentés et une voiture capable de ne pas être immédiatement ridicule.
Mais Cadillac a changé de phase. Hier, l’objectif était d’exister. Aujourd’hui, il faut performer.
Et Dan Towriss vient de montrer que chez General Motors, la période de grâce accordée à une nouvelle équipe pouvait être légèrement plus courte que la garantie constructeur.
Marcin Budkowski hérite donc d’une écurie ambitieuse, financièrement armée, dotée de Pérez et Bottas… mais toujours bloquée à zéro point.
Son premier chantier ne sera pas de transformer Cadillac en Ferrari.
Ce sera déjà de faire disparaître ce zéro.
Lowdon avait réussi à mettre Cadillac sur la grille. Budkowski doit maintenant éviter qu’elle y fasse seulement de la décoration.










