Le plafond budgétaire devait empêcher les puissants de dépenser sans compter. Chez Haas, le problème est exactement inverse : l’écurie ne dispose toujours pas des moyens nécessaires pour atteindre la limite autorisée. Ayao Komatsu salue le talent de ses équipes, mais reconnaît qu’elles affrontent la concurrence « les deux mains attachées ». La Formule 1 a donc réussi à plafonner les dépenses… sans garantir que chacun puisse monter jusqu’au plafond.

Haas ne manque pas de talent, mais de carburant financier
Pendant que Mercedes, Ferrari et Red Bull cherchent comment exploiter le moindre dollar autorisé, Haas tente encore de réunir suffisamment d’argent pour participer au même exercice comptable.
Interrogé sur la capacité de son équipe à fonctionner au niveau maximal permis par le règlement financier, Ayao Komatsu n’a pas essayé de maquiller la réalité :
« J’aimerais que ce soit le cas, mais non. » Le patron japonais affirme que trouver les revenus permettant à Haas d’atteindre le plafond constitue désormais l’une de ses priorités.
La révélation est brutale, mais elle ne signifie pas que Haas serait au bord de la faillite. L’écurie participe normalement au championnat, possède des partenaires solides et occupe même la septième place du classement des constructeurs. Elle dépense simplement beaucoup moins que ses adversaires directs, dans une discipline où économiser n’est une vertu que jusqu’au moment où la voiture cesse de progresser.
Un plafond fixé à 215 millions… que Haas regarde d’en bas
Pour 2026, le plafond budgétaire a été relevé à environ 215 millions de dollars afin de tenir compte des nouvelles réglementations et de l’évolution des coûts. Certaines dépenses restent exclues, notamment les salaires des pilotes, ceux des trois employés les mieux rémunérés et une partie des activités commerciales. Les grandes équipes doivent donc contrôler leurs dépenses pour ne pas dépasser cette limite. Haas, elle, n’en est toujours pas là.
L’écurie compterait environ 400 employés, quand plusieurs rivales en emploient plus de 1 000. Même si une partie de ces effectifs travaille dans des secteurs exclus du plafond, l’écart illustre la différence de puissance industrielle entre la plus petite structure du plateau et les usines capables de fabriquer une nouvelle évolution presque chaque semaine. Le plafond budgétaire devait rapprocher les équipes. Il empêche effectivement les géants de dépenser un demi-milliard par saison, mais il ne fournit pas les millions manquants aux plus petites.
La FIA a installé un toit commun. Elle n’a simplement pas livré l’échelle avec.
Komatsu protège ses ingénieurs et prend la faute sur lui
Ayao Komatsu refuse de présenter les difficultés actuelles comme un échec de ses ingénieurs. Il assure que Haas dispose des compétences, d’une communication claire et d’une culture interne sans recherche systématique de coupable.
Son problème est ailleurs : il considère ne pas donner « assez de munitions » à ses équipes pour démontrer pleinement ce qu’elles savent faire. Le Japonais assume donc personnellement la responsabilité de trouver davantage de revenus et d’améliorer l’environnement de travail.
Cette défense est importante, car la VF-26 avait démontré un réel potentiel au début de la saison. Oliver Bearman avait terminé septième en Australie puis cinquième en Chine, permettant à Haas d’occuper brièvement la quatrième place du championnat après les deux premières manches.
Komatsu estime que cette réussite initiale prouvait la qualité du travail effectué malgré les faibles moyens. Mais il reconnaît également qu’un tel niveau n’était pas durable avec la structure actuelle. En résumé, Haas sait construire une voiture correcte avec peu. Il lui reste maintenant à apprendre à la développer avec encore moins.
Le départ canon s’est transformé en marche arrière
Après onze Grands Prix, Haas totalise 21 points et occupe la septième place du championnat. Oliver Bearman en a inscrit 18, contre seulement trois pour Esteban Ocon. Le chiffre devient plus inquiétant lorsqu’on observe sa répartition. Haas avait marqué 17 points lors des deux premières courses, puis seulement quatre lors des neuf suivantes. L’équipe n’a plus inscrit la moindre unité depuis Monaco et reste sur cinq Grands Prix consécutifs sans point.
Pendant ce temps, ses rivales ont apporté des évolutions plus nombreuses et parfois beaucoup plus importantes. Oliver Bearman a reconnu que la vitesse de développement en 2026 était incomparablement supérieure à celle observée l’année précédente et que Haas ne pouvait tout simplement pas suivre le même rythme.
Le Britannique a également estimé que certaines nouveautés n’avaient pas produit les résultats attendus. Komatsu a contesté cette interprétation technique, mais pas le constat général : Haas a été dépassée dans la course au développement.
Voilà le charme des nouvelles réglementations. Tout le monde repart théoriquement de zéro, puis les équipes disposant de davantage de personnel, d’outils et d’argent recommencent rapidement à aller plus vite.
La révolution dure généralement jusqu’à la première grande évolution aérodynamique.
La Hongrie a présenté la facture
Le Grand Prix de Hongrie a illustré la dégradation de la situation. Esteban Ocon et Oliver Bearman se sont qualifiés seulement quinzième et dix-septième. En course, le Français a terminé seizième, tandis que son équipier a été classé dix-neuvième après un tête-à-queue et une pénalité pour non-respect des drapeaux bleus.
Bearman a reconnu avoir perdu toute confiance dans la voiture au cours du week-end. Ce constat dépasse le simple manque de vitesse : lorsqu’un pilote ne peut plus anticiper les réactions de sa monoplace, chaque tour de développement perdu finit par se transformer en hésitation au volant.
En début de saison, la VF-26 permettait à Bearman de se battre dans le top 5. Avant la pause estivale, les deux Haas étaient devenues candidates à une élimination précoce et à des arrivées loin des points. La voiture n’a pas nécessairement régressé. Les autres ont simplement avancé pendant qu’elle attendait le budget du prochain colis.
Toyota apporte son nom, mais pas encore un chéquier illimité
La situation paraît d’autant plus paradoxale que Toyota Gazoo Racing est devenu le sponsor-titre de Haas en 2026. Le partenariat technique entre les deux structures avait déjà débuté en 2024, avant d’être renforcé pour cette saison.
Toyota fournit notamment des infrastructures, un accès à certains outils, un soutien dans les programmes d’essais et des ressources destinées à compléter le modèle Haas. L’accord doit permettre à l’écurie américaine de développer davantage de pièces en interne et de renforcer ses capacités techniques. Mais un sponsor-titre prestigieux ne transforme pas instantanément la plus petite équipe du plateau en usine de 1 000 personnes. Le nom Toyota occupe désormais une place importante sur la carrosserie. Le budget, lui, n’a manifestement pas encore lu le nouveau logo.
Komatsu affirme toutefois mener des discussions jugées très positives pour augmenter les revenus. Il souhaite atteindre le plafond aussi rapidement que possible, sans annoncer de calendrier précis. Dans le langage de la Formule 1, cela signifie que les négociations avancent. Dans celui des ingénieurs, cela signifie surtout qu’il faut encore faire patienter la soufflerie.
Ferrari, Toyota, Dallara : Haas assemble aussi son modèle économique
Depuis ses débuts en 2016, Haas fonctionne avec une structure particulière. L’équipe achète à Ferrari autant de composants que le règlement l’autorise, utilise son moteur et sa boîte de vitesses, conserve un bureau de conception à Maranello et travaille avec Dallara pour certaines activités liées au châssis. Son accord avec Ferrari court au moins jusqu’à la fin de 2028.
Ce modèle lui a permis d’entrer en F1 avec moins d’effectifs et d’infrastructures que ses concurrentes. Il lui a également offert plusieurs saisons honorables malgré un investissement inférieur.
Mais les limites deviennent visibles lorsqu’un nouveau règlement déclenche une guerre de développement. Acheter des composants autorisés permet d’alléger la structure ; cela ne remplace ni les centaines d’ingénieurs supplémentaires ni la capacité à tester plusieurs concepts simultanément.
Haas peut donc être efficace sans être riche. Le problème est que ses adversaires deviennent également efficaces, tout en restant beaucoup plus riches.
Ocon et Bearman ont une voiture, mais pas encore l’armée derrière
Komatsu affirme posséder les pilotes et le personnel nécessaires pour revenir dans la bataille. Oliver Bearman a déjà démontré le potentiel de la VF-26 en début de saison, tandis qu’Esteban Ocon apporte son expérience des équipes d’usine et du développement à long terme.
Mais les résultats soulignent aussi un déséquilibre interne préoccupant : Bearman a inscrit six fois plus de points qu’Ocon. Le Français n’a marqué qu’au Japon et à Monaco, tandis que son équipier a porté presque seul le spectaculaire début de championnat de Haas. L’équipe ne manque donc pas uniquement de moyens pour développer sa voiture. Elle doit également retrouver une performance exploitable par ses deux pilotes. Le budget ne règle pas automatiquement tous les problèmes, mais il permet au moins d’en analyser plusieurs en même temps.
Sans lui, Haas doit choisir : corriger le comportement de la voiture, produire de nouvelles pièces, améliorer les outils de simulation ou renforcer les effectifs. Les grandes équipes peuvent ouvrir quatre dossiers. La petite doit commencer par décider lequel restera fermé.
Le plafond budgétaire n’a pas supprimé les pauvres
La situation de Haas révèle finalement la principale faiblesse du règlement financier.
Le budget cap limite les dépenses prises en compte, mais il ne garantit ni des revenus comparables, ni des infrastructures équivalentes, ni des effectifs similaires. Une équipe capable d’atteindre la limite conserve donc un avantage majeur sur celle qui reste plusieurs dizaines de millions en dessous. Le plafond empêche les plus riches de creuser un gouffre infini. Il ne transforme pas pour autant chaque concurrent en équipe de pointe.
Komatsu ne réclame pas la disparition du système. Il souhaite simplement disposer des moyens permettant de l’utiliser pleinement. Il s’est d’ailleurs opposé à de nouvelles augmentations de la limite, estimant que chaque hausse supplémentaire rendait l’objectif encore plus inaccessible pour Haas.
Position difficile à contester : lorsqu’on ne parvient déjà pas à atteindre le plafond, le relever ressemble moins à une aide qu’à une plaisanterie comptable.
Ayao Komatsu a raison de défendre ses équipes. Produire une monoplace capable de terminer cinquième avec environ 400 employés constitue une performance remarquable. Mais il a également raison de reconnaître que cette réussite ne peut pas durer si les rivales développent plus vite, fabriquent davantage de pièces et mobilisent deux fois plus de personnel.
Haas n’est pas condamnée. Son partenariat renforcé avec Toyota, son accord durable avec Ferrari et les discussions commerciales en cours peuvent progressivement réduire l’écart. Mais les bénéfices ne seront ni immédiats ni automatiques.
En attendant, l’écurie américaine affronte une étrange version du plafond budgétaire : tout le monde est autorisé à dépenser jusqu’à 215 millions de dollars, mais Haas doit encore trouver l’argent pour participer.
La Formule 1 voulait empêcher les équipes de gagner uniquement grâce à leur fortune. Elle découvre maintenant qu’on peut aussi perdre faute d’en avoir suffisamment.










