Charles Leclerc compte 31 points de retard sur Lewis Hamilton à la pause estivale et traverse une saison plus compliquée que prévu. Faut-il le convoquer, analyser son moral et organiser une grande réunion à Maranello ? Pour Otmar Szafnauer, surtout pas. L’ancien patron d’Alpine estime que Ferrari ferait mieux de soutenir son pilote… et de lui fournir une voiture dans laquelle il retrouve totalement ses repères.

Szafnauer : « Laissez Leclerc tranquille »
À Maranello, on cherche parfois des problèmes très compliqués. Szafnauer propose une révolution : laisser le pilote piloter.
Charles Leclerc aurait-il besoin d’une grande conversation avec Ferrari ?
Un entretien à huis clos, quelques graphiques, un café serré, Fred Vasseur prenant son air grave et une présentation PowerPoint intitulée Comment retrouver le vrai Charles ?
Otmar Szafnauer pense que Maranello peut économiser la salle de réunion.
Interrogé dans le podcast High Performance Racing sur la façon dont un patron devrait gérer la situation du Monégasque face à Lewis Hamilton, l’ancien dirigeant d’Alpine a donné une réponse particulièrement courte :
« Leave him alone. I would not have a conversation, but be supportive. »
En clair : laissez-le tranquille et soutenez-le.
Une méthode étonnamment simple pour Ferrari, maison où un dixième perdu peut généralement produire trois réunions, cinq rumeurs et une analyse nationale de la psychologie du pilote.
Hamilton devant, et ça change forcément le décor
La situation de Leclerc est inhabituelle.
Après onze Grands Prix, Lewis Hamilton occupe la deuxième place du championnat avec 169 points, tandis que Leclerc est quatrième avec 138 ponts. L’écart entre les deux Ferrari atteint donc 31 points.
Hamilton possède une victoire, obtenue à Barcelone, tandis que Leclerc a remporté le Grand Prix de Grande-Bretagne. Motorsport relève également quatre podiums pour le Britannique contre trois pour le Monégasque, qui a subi deux abandons particulièrement coûteux à Monaco et Barcelone.
Pour Leclerc, habitué depuis des années à être la référence naturelle du garage Ferrari, la situation change complètement.
Rob Smedley, ancien ingénieur de la Scuderia, estime même qu’il s’agit de la première période depuis longtemps où son équipier possède un avantage significatif sur lui. Et lorsqu’un septuple champion du monde s’installe dans l’autre moitié du garage, l’expression « petite baisse de forme » prend immédiatement un peu plus de volume.
Mais Leclerc n’est pas précisément en train de s’effondrer
C’est là que Szafnauer apporte une nuance plutôt utile. Le classement raconte une partie de l’histoire. Les dernières courses en racontent une autre.
Leclerc a gagné à Silverstone, puis terminé deuxième à Spa avant de prendre la quatrième place en Hongrie. Reuters le présentait d’ailleurs avant Budapest comme le pilote Ferrari le plus en forme sur les deux courses précédentes.
On a connu des crises sportives légèrement plus inquiétantes.
Le Monégasque n’est donc pas enfermé dans son camping-car à contempler son casque en se demandant comment tourner un volant. Il vient au contraire de connaître sa meilleure séquence de la saison.
Szafnauer estime justement qu’après un début d’année où Hamilton semblait nettement devant, Leclerc s’est progressivement rapproché de son équipier lors des dernières manches.
Organiser maintenant une grande intervention psychologique pourrait donc revenir à appeler les pompiers au moment où l’incendie commence à s’éteindre.
Le vrai feuilleton s’est surtout déroulé derrière la pédale de frein
Car réduire les difficultés de Leclerc à un problème de confiance serait particulièrement pratique… et probablement très incomplet.
La SF-26 lui a posé de véritables difficultés de sensations au freinage. Leclerc était initialement resté fidèle aux disques Brembo alors que Hamilton avait adopté une solution Carbon Industrie dès le Grand Prix du Japon. Après un Monaco particulièrement compliqué et son accident, le Monégasque a finalement choisi d’essayer la configuration privilégiée par son équipier.
Hamilton avait lui-même expliqué que plusieurs modifications techniques avaient été nécessaires pour adapter Ferrari à ses préférences après son arrivée de Mercedes.
L’ironie est assez délicieuse.
Pendant que Hamilton obtenait progressivement la Ferrari qu’il souhaitait, Leclerc — censé connaître la maison par cœur — cherchait soudainement comment retrouver les sensations qui avaient toujours constitué l’une de ses forces.
Smedley a précisément pointé cette difficulté : selon lui, Leclerc paraissait parfois « légèrement perdu » avec une voiture dont le comportement au freinage ne lui convenait plus. Avant d’envoyer le pilote consulter le département psychologie, vérifier que la voiture freine comme il l’aime semble donc constituer un début raisonnable.
Le passage aux freins d’Hamilton n’a d’ailleurs rien réglé par magie
Même après avoir changé de direction technique, Leclerc n’a pas immédiatement retrouvé son costume de Superman. À Barcelone, pour son premier week-end avec la solution de freinage utilisée par Hamilton, il a de nouveau accidenté sa Ferrari en qualifications. Mais cette fois, il a refusé de chercher une excuse technique et assumé entièrement son erreur. C’est un détail important.
Leclerc sait parfaitement reconnaître lorsqu’il se rate. Il n’a jamais vraiment eu besoin de Ferrari pour lui rappeler qu’un mur est généralement moins rapide qu’une trajectoire propre.
Et quelques semaines plus tard, il gagnait à Silverstone. Voilà pourquoi l’idée d’une intervention managériale ressemble un peu à un traitement administré après la guérison du patient.
Ferrari vient justement de lui renouveler sa confiance
Le timing rendrait également une éventuelle mise sous pression assez étrange.
Le 3 juin, Ferrari a annoncé une nouvelle prolongation pluriannuelle de Charles Leclerc. La Scuderia n’a pas communiqué officiellement la durée exacte, mais a confirmé qu’il resterait en rouge pour « les prochaines saisons ».
Fred Vasseur l’a alors décrit comme l’un des pilotes les plus forts de Formule 1 et insisté sur son intégration profonde au projet Ferrari. Leclerc a de son côté réaffirmé son ambition de ramener le titre mondial à Maranello.
Deux mois plus tard, convoquer le même pilote pour lui demander s’il sait encore conduire parce que Hamilton possède 31 points d’avance donnerait donc un message particulièrement subtil :
Nous croyons totalement en toi pour plusieurs années. Mais peux-tu venir mardi à 14 heures expliquer pourquoi Lewis est devant ?
Même pour Ferrari, ce serait audacieux.
Hamilton a surtout imposé à Leclerc une référence qu’il n’avait jamais connue
Cela ne signifie pas que la confrontation avec Hamilton soit anodine.
Pendant des années, Ferrari s’est construite autour de Leclerc. Sebastian Vettel a quitté l’équipe, Carlos Sainz est devenu un rival redoutable mais Leclerc restait le pilote autour duquel la Scuderia projetait son avenir.
Hamilton change la nature du duel.
Il possède sept titres mondiaux, une expérience immense et surtout suffisamment de poids politique et technique pour demander des modifications et voir Ferrari travailler à leur réalisation. L’adaptation des freins en fournit un exemple concret. Leclerc ne doit donc plus seulement être rapide.
Il doit aussi défendre son territoire technique face à l’un des pilotes les plus expérimentés de l’histoire.
Et contrairement aux prédictions annonçant Hamilton en préretraite touristique à Maranello, le Britannique occupe actuellement la deuxième place du championnat.
Le colocataire s’est donc installé avec quelques meubles.
31 points : sérieux, mais pas encore un procès
L’écart mérite évidemment d’être regardé.
Hamilton possède 169 points contre 138 pour Leclerc. Mais le Monégasque a abandonné à Monaco et Barcelone et vient de reprendre une partie de son retard grâce à sa victoire britannique et son podium belge. Il serait donc prématuré de transformer la première moitié de saison en verdict définitif sur leur rapport de force.
Plus intéressant encore : Ferrari reste deuxième du championnat constructeurs avec 307 points, à 72 longueurs de Mercedes.
Et voilà peut-être la question que Szafnauer pose indirectement. Le véritable problème de Ferrari est-il que Leclerc possède 31 points de retard sur Hamilton ?
Ou que les deux pilotes Ferrari possèdent une voiture qui n’a pas suffisamment souvent permis de battre Mercedes ?
La deuxième question est nettement moins confortable à traiter dans une réunion consacrée au pilote.
Ferrari ferait mieux de réparer la cause que de psychanalyser le symptôme
L’intervention de Szafnauer est finalement moins une défense aveugle de Leclerc qu’un rappel élémentaire de management. Un pilote expérimenté qui traverse quelques difficultés n’a pas nécessairement besoin qu’on lui explique qu’il traverse des difficultés. Il le sait.
Il possède les données, la télémétrie, les chronos de Hamilton et probablement suffisamment d’autocritique pour remarquer que le tableau du championnat affiche 31 points de différence. Son équipe peut en revanche lui donner une voiture plus adaptée, travailler sur les sensations qui lui manquent et lui éviter de transformer chaque Grand Prix en examen psychologique.
C’est précisément la philosophie défendue par Szafnauer : être disponible sans ajouter une nouvelle couche de pression.
Et dans l’univers Ferrari, où chaque mouvement de sourcil peut devenir une crise nationale avant le dîner, cela ressemble presque à une proposition révolutionnaire.
Leclerc n’a peut-être pas besoin d’un discours. Ferrari, peut-être davantage
La meilleure réponse de Leclerc est d’ailleurs déjà arrivée sur la piste. Après ses difficultés de Monaco et Barcelone, il a remporté Silverstone puis terminé deuxième à Spa.
La dynamique ne ressemble donc pas à celle d’un pilote qu’il faudrait reconstruire. Elle ressemble davantage à celle d’un pilote ayant souffert avec sa voiture, procédé à des changements techniques puis commencé à retrouver de la performance.
Alors Ferrari peut évidemment organiser une réunion.
Mettre Leclerc devant un écran. Analyser son langage corporel. Lui rappeler que Hamilton est devant. Lui demander de retrouver confiance. Et éventuellement commander quelques graphiques pour rendre l’ensemble plus professionnel.
Ou suivre le conseil de Szafnauer : lui lâcher un peu la grappe, améliorer la Ferrari et regarder le chronomètre.
Pour une écurie de Formule 1, cela reste généralement une méthode assez fiable.










