Moto GP
Publié le 13 août 2026 • 19:00 par André Lecondé

MotoGP – « Les gens n’ont pas apprécié ma victoire » … Joan Mir en a assez que son titre 2020 soit considéré comme un championnat au rabais

Six ans après, Joan Mir est toujours frustré. Son titre 2020 avec Suzuki n’est, selon lui, toujours pas apprécié à sa juste valeur.

Joan Mir

Six ans ont passé et la blessure d’orgueil semble toujours présente. Joan Mir est champion du monde MotoGP 2020, mais il a manifestement le sentiment de devoir encore défendre la légitimité de ce titre. Le futur pilote Gresini ne comprend surtout pas pourquoi son exploit avec Suzuki continue d’être accompagné d’un astérisque imaginaire : saison Covid, absence de Marc Marquez, une seule victoire en Grand Prix… Dans un entretien accordé à Moto.it, l’Espagnol finit donc par poser lui-même la question.

« Je ne sais pas si les gens pensent que j’ai couru seul cette année-là, ou si, si vous ne gagnez pas avec une Honda, une Yamaha ou une Ducati, vous ne comptez pas. » La formule est piquante. Mais elle oblige surtout à revenir sur ce qu’a réellement été le championnat 2020. Car oui, le championnat 2020 était exceptionnel Impossible de réécrire l’histoire.

La pandémie de Covid-19 a bouleversé le calendrier. La saison a été réduite à 14 Grands Prix, concentrés principalement en Europe, avec plusieurs courses organisées sur les mêmes circuits.

Et surtout, Marc Marquez, champion du monde en titre et homme qui avait dominé le MotoGP durant l’essentiel de la décennie précédente, s’est fracturé l’humérus droit dès Jerez.

Son retour précipité quelques jours plus tard a tourné au désastre et il n’a pratiquement pas participé au championnat. Le grand favori avait disparu. Cela a évidemment modifié la physionomie de la saison. Mais cela ne signifie pas que Joan Mir « courait seul ».

Joan Mir n’a gagné qu’une course. Et alors ?

C’est le chiffre systématiquement utilisé contre lui. Une victoire. Joan Mir est devenu champion du monde MotoGP 2020 en n’ayant remporté qu’un seul Grand Prix, à Valence. Pris isolément, le chiffre semble effectivement étrange pour un champion du monde. Mais un championnat n’a jamais récompensé le pilote possédant le plus grand nombre de victoires. Il récompense celui qui possède le plus de points lorsque la saison se termine.

Et c’est là que la campagne de Mir prend une autre dimension. L’Espagnol est monté sept fois sur le podium en quatorze courses, soit exactement la moitié des Grands Prix de la saison. Avant d’être mathématiquement sacré, il n’avait abandonné que deux fois. Lorsque ses adversaires alternaient victoires et contre-performances, Mir accumulait les résultats.

Son arme n’était pas la domination. C’était la régularité. Et ses adversaires existaient bel et bien.  L’absence de Marquez a ouvert le championnat. Elle ne l’a pas vidé. Fabio Quartararo était déjà capable de gagner sur la Yamaha Petronas. Franco Morbidelli a remporté trois Grands Prix et terminé vice-champion. Alex Rins possédait la même Suzuki que Mir et a lui aussi remporté une course. Andrea Dovizioso sortait de trois saisons consécutives terminées comme vice-champion derrière Marquez.

Maverick Viñales était pilote officiel Yamaha. Pol Espargaró disposait d’une KTM devenue suffisamment compétitive pour jouer régulièrement devant. Et le phénomène le plus révélateur de cette saison reste probablement celui-ci : neuf pilotes différents ont remporté au moins un Grand Prix. Le problème de 2020 n’était donc pas l’absence de concurrence. C’était exactement l’inverse. Il y en avait partout.

Joan Mir a gagné parce que personne d’autre n’a su construire un championnat. C’est peut-être finalement ce qui dérange dans son titre. Le MotoGP aime les champions spectaculaires. Valentino Rossi gagnait. Casey Stoner gagnait. Jorge Lorenzo gagnait. Marc Marquez dominait.  Pecco Bagnaia a également construit ses titres autour d’une impressionnante capacité à accumuler les victoires.

Joan Mir, lui, a gagné autrement. Il a remporté le championnat parce que ses adversaires étaient incapables de reproduire leurs meilleures performances suffisamment régulièrement. Quartararo pouvait gagner puis disparaître. Morbidelli pouvait être extraordinairement rapide, mais il lui a fallu du temps pour atteindre cette régularité. Dovizioso et Ducati n’ont jamais véritablement exploité l’occasion offerte par l’absence de Marquez.

Mir, pendant ce temps, était presque toujours là. Ce n’est peut-être pas spectaculaire. Mais c’est précisément le principe d’un championnat.

Suzuki Joan Mir

Et Joan Mir l’a fait avec Suzuki

C’est probablement l’élément le plus injustement oublié. « Quand je suis arrivé chez Suzuki, j’aimais le défi de gagner avec Suzuki, qui n’avait pas remporté le titre depuis plus de 20 ans. » Mir ne rejoint pas une machine dominante lorsqu’il arrive chez Suzuki.

La marque japonaise était revenue officiellement en MotoGP en 2015 après plusieurs années d’absence et reconstruisait progressivement son programme. Puis arrive 2020. Mir devient champion. Suzuki remporte également le championnat des équipes. Et l’Espagnol devient le premier champion du monde de la marque dans la catégorie reine depuis Kevin Schwantz en 1993. Vingt-sept ans.

Plus remarquable encore avec le recul : depuis l’apparition de la catégorie MotoGP en 2002, Mir reste le seul pilote à avoir remporté le championnat avec autre chose qu’une Honda, une Yamaha ou une Ducati. Rossi : Honda et Yamaha. Hayden : Honda. Stoner : Ducati et Honda. Lorenzo : Yamaha. Marquez : Honda et Ducati. Bagnaia : Ducati. Martin : Ducati. Et au milieu de cette domination industrielle apparaît une seule exception. Suzuki grâce à Joan Mir. Vu sous cet angle, son championnat paraît soudain beaucoup moins banal.

2021 constitue la meilleure défense de Joan Mir

Il existe enfin un argument souvent oublié lorsqu’on présente 2020 comme un accident. Mir ne disparaît pas l’année suivante. Il termine troisième du championnat 2021. Il ne conserve certes pas son titre, mais confirme qu’il appartient alors réellement aux meilleurs pilotes du monde.

Cela ne ressemble guère au parcours d’un champion arrivé là uniquement grâce aux circonstances. En revanche, la suite de sa carrière a probablement contribué à modifier rétrospectivement la perception de son titre.

Suzuki quitte brutalement le MotoGP fin 2022. Mir rejoint Honda. Et il tombe alors dans l’une des périodes les plus difficiles de l’histoire récente du HRC. Les podiums disparaissent, les chutes s’accumulent et le champion du monde devient progressivement un pilote du milieu de grille. Six ans après son sacre, certains regardent donc 2020 à travers le Joan Mir actuel. C’est probablement une erreur.

Il subsiste évidemment une question impossible à résoudre. Que se serait-il passé si Marc Marquez ne s’était pas blessé ? Personne ne le saura jamais. Compte tenu de sa domination en 2019, il aurait probablement été le grand favori.

Mais les championnats automobiles et motocyclistes sont remplis de blessures, de casses mécaniques, d’erreurs et d’occasions manquées. Marquez s’est blessé. Mir est resté debout. Cela aussi fait partie d’un championnat du monde. Et Mir aurait d’ailleurs aimé pouvoir se mesurer au meilleur Marquez.

Lorsqu’il rejoint Honda en 2023, les deux hommes deviennent enfin coéquipiers, mais trop tard. « J’aurais aimé être avec lui lorsqu’il gagnait, en 2019, 2018… » Au lieu du duel rêvé, Mir découvre un Marquez lui-même en difficulté et une Honda qui n’est plus capable de gagner régulièrement.

Alors, champion au rabais ?

Non. Champion atypique ? Certainement. Champion d’une saison atypique ? Évidemment. Champion dominant ? Absolument pas. Mais champion illégitime ? L’argument devient beaucoup plus difficile à soutenir lorsqu’on regarde l’ensemble des faits.

Mir a compris mieux que ses adversaires ce que réclamait cette étrange saison 2020 : ne pas chercher à gagner le championnat en une journée, mais éviter de le perdre chaque dimanche. Une victoire, sept podiums et suffisamment de régularité pour regarder tous les autres disparaître progressivement de la lutte.

Et surtout un titre obtenu avec Suzuki, 27 ans après Kevin Schwantz, dans une ère MotoGP où Honda, Yamaha et Ducati ont remporté tous les autres championnats pilotes. C’est peut-être finalement là que Joan Mir a raison lorsqu’il affirme que son exploit n’a pas été suffisamment apprécié.

Son titre n’était pas celui de la domination. C’était celui de la régularité, de l’opportunisme et d’un constructeur qui n’était pas censé battre les empires du MotoGP. Et six ans plus tard, personne n’a encore réussi à reproduire cet exploit avec une quatrième marque.

Joan Mir