Ce n’est pas un spectacle familier aux yeux des amateurs de compétition de vitesse moto, mais son étrangeté profonde ne frappe vraiment qu’à la faveur d’un plan large, lors de la première journée du Grand Prix d’Italie MotoGP 2026, sur les près de 5,2 kilomètres du circuit du Mugello.
Niché dans les collines toscanes, celui-ci appartient à Ferrari depuis 1988 et se sont cinq catégories hétéroclites de deux-roues qui y cohabitent le temps d’un week-end. Cinq univers aux ADN radicalement différents. Cinq ambiances qui, juxtaposées, produisent un spectacle dissonant mais fascinant.
Voici ces cinq strates qui, mises bout à bout, forment l’attraction biscornue mais magnétique de la Mecque italienne du MotoGP.
Les MotoGP, des Formule 1 à deux roues, ou le pinacle technologique.
Les reines, la perfection extraterrestre des chasseurs de
millièmes, les monstres de carbone et d’électronique. Une MotoGP au
Mugello, c’est souvent plus de 360 km/h en bout de ligne droite
avant le freinage de San Donato, des angles de inclinaison défiant
la gravité, des pilotes nichés dans une bulle aérodynamique. Quand
elles passent, le spectacle est d’une froideur hypnotique : V4 de
1000cc, trajectoires millimétrées, freins en carbone rougissant,
boîte seamless qui n’interrompt jamais la poussée, échappements
distillant 130 dB/A dans un rauque râle apte à effrayer quiconque.
Pilotées par des cosmonautes jonglant avec l’équilibre et les
devices plusieurs fois par tour, elles viennent du futur et ne
vivront pourtant que jusqu’en fin d’année.
Aujourd’hui, il n’a fallu que 1’44.808 à Fabio Di Giannantonio pour revenir
sur la ligne d’arrivée, après avoir atteint 351,71 km/h.

Les Moto2, à la recherche de pilotes
Descendons d’un étage dans l’échelle du spectre sonore et
émotionnel. Les Moto2 à moteur Triumph 3 cylindres de 765 cc
hurlent, mais avec une colère plus chantante, presque animale
malgré les 118 dB/A autorisés. Si trois fabricants de châssis s’y
disputent encore (Kalex, Boscoscuro, Forward), ce sont surtout des
pilotes qu’on y recherche, avant qu’ils fassent le grand saut.
Celestino Vietti n’a eu besoin que de 1’49.420
pour faire son tour, après avoir atteint 295,81 km/h.

Les Moto3, les apprentis sorciers MotoGP Mugello 2026
Mais ce sont surtout les Moto3 qui perturbent l’entendement.
Leurs monocylindres de 250 cc, poussés à 14 000 tours, produisent
un bourdonnement d’abeilles géantes. Elles sont petites, légères,
nerveuses. Et surtout, elles vivent en essaim. Pas seulement aux
abords du virage de San Donato.
Là où les MotoGP respectent une discipline militaire, les Moto3 se
touchent, se frôlent, se dépassent six fois par tour, parfois plus.
C’est du cyclisme avec moteur, dont les acteurs n’ont souvent que
18 ans. Cette catégorie détonne violemment au milieu de ses aînées
: elle incarne la bagarre de rue, la sueur et le culot, au guidon
de vraies et splendides pièces d’orfèvrerie KTM et Honda.
Limitées à 115 dB/A, elles emplissent néanmoins les oreilles. Et
les yeux.
Là où les MotoGP chercheront la corde après un fort freinage, les
Moto3 garderont de la vitesse de passage sur l’angle.
Scott Ogden a mis 1’55.812 pour se préqualifier, à
243,21 km/h derrière sa microscopique bulle de plastique…

Red Bull Rookies Cup : la fougue de l’âge tendre
Si les Moto3 sont déjà des jeunes loups, les acteurs de la
Rookies Cup, eux, sont des louveteaux. Entre 14 et 16 ans, sur des
KTM 250 cc parfaitement identiques, ils viennent apprendre le
métier. Leur catégorie est un laboratoire : peu d’électronique, peu
de réglages, juste le talent brut… et le courage.
Leur étrangeté au Mugello tient à une forme d’innocence guerrière.
Alors que les MotoGP semblent réglées au micromètre par des armées
d’ingénieurs, ces gamins débarquent avec leur rêve et leur
combinaison trop grande. Ils attaquent comme s’ils ne savaient pas
qu’on pouvait se faire mal. Regarder un Rookie passer dans le
virage de l’Arrabbiata 2, c’est voir de la moto à l’état sauvage,
avant la peur, avant le calcul. Dans le théâtre du Mugello, ils
incarnent la préface du livre. Une préface qui déchire déjà le
bitume.
En fin de journée, David Gonzalez a réalisé le
meilleur temps de la qualification en 2’00.208, à 220,4 km/h, une
demi-seconde devant le Français Guillem Planques,
troisième.

Harley-Davidson Bagger World Cup : l’OVNI venu d’ailleurs
C’est là que tout bascule. Que font ces choses sur ce circuit
toscan, sur cette terre bercée des rugissants V12 Ferrari ? Les
Harley-Davidson Baggers, ces énormes routières américaines avec
sacoches, pare-brise monumental et guidon haut, sont venues
disputer leur propre coupe du monde en support du MotoGP. Elles
pèsent dans les 280 kg, font autour de 200 chevaux, ont une garde
au sol digne d’un SUV, et pourtant Eric Granado
s’est qualifié en 1’56.704 à 274,1 km/h.
Quoi ? A peine moins vite que les Moto3 ?
Oui.
A quand des courses Baggers vs Moto3 ?
Ne jamais dire jamais…

En attendant, le spectacle est d’une beauté monstrueuse, et ne
leur parlez pas de limiter le bruit des V-twin décalés qui
pom-pom-pom-poment à 7000 trs/mn dans les échappements : nous n’en
avons tout simplement pas trouvé dans le règlement !
La foule, d’abord incrédule, acclame les pilotes comme des
gladiateurs hors catégorie, d’autant que l’image du local
Andrea Iannone s’accorde parfaitement à leur
étrangeté rebelle : ces motos ne devraient pas être là, elles n’ont
rien à faire sur un circuit technique comme le Mugello, avec ses
dévers et ses changements d’appui. Et pourtant, elles se battent,
elles raclent les carters d’embrayage, elles y dansent un slow
quasi satanique. C’est l’intrus magnifique. Le cétacé égaré dans un
aquarium de requins.
Mais cette juxtaposition raconte finalement sans doute quelque
chose de plus profond sur l’évolution actuelle du MotoGP. Dorna
cherche depuis plusieurs années à élargir son audience et à attirer
de nouveaux publics. L’arrivée de la Harley-Davidson Bagger World
Cup au sein de certains Grands Prix va exactement dans cette
direction. Le résultat est un programme qui n’aurait probablement
semblé crédible à personne il y a seulement cinq ans.
Au Mugello 2026, les prototypes les plus sophistiqués du monde
partagent l’affiche avec des motos de tourisme transformées en
monstres de course, tandis que des adolescents de la Rookies Cup
tentent de devenir les stars de demain.
Absurde ? Peut-être.
Intéressant ? Certainement.
Et finalement, c’est peut-être cette diversité improbable qui fait
du Grand Prix d’Italie 2026 l’un des week-ends les plus singuliers
de l’histoire récente du MotoGP.

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