Pendant des années, Marc Marquez a imposé une étrange habitude au paddock : celle de rendre l’impossible banal. À chaque blessure, les mêmes interrogations revenaient. À chaque opération, les mêmes doutes apparaissaient. Puis, invariablement, le pilote de Cervera remontait sur sa moto, retrouvait la victoire et donnait l’impression que rien n’avait vraiment changé.
Cette fois pourtant, quelque chose est différent. Non pas parce que Marquez ne gagne plus. Au contraire. Son week-end parfait au Balaton Park, conclu par une pole position et un doublé sprint-course, a rappelé à tout le monde qu’il demeure l’un des pilotes les plus redoutables de la grille. Mais parce que, pour la première fois depuis longtemps, même ceux qui travaillent quotidiennement à ses côtés admettent qu’ils ne savent plus exactement jusqu’où il peut encore aller.
L’aveu est venu de Marco Rigamonti, son chef mécanicien chez Ducati. Et il mérite qu’on s’y arrête. « C’est difficile à savoir car, comme il le dit lui-même, après chaque blessure, on ne connaît pas le nouveau niveau à 100 % et comment il se compare au niveau précédent. »
La phrase paraît anodine. Elle ne l’est absolument pas. Car depuis son arrivée en MotoGP, l’histoire de Marquez a toujours été racontée selon le même scénario : il tombe, il souffre, il revient. Le doute concernait la durée de la convalescence, jamais réellement le résultat final.
Aujourd’hui, même son entourage technique ne s’autorise plus une telle certitude. « Nous ne savons donc pas si, après trois ou quatre mois d’entraînement complet et de récupération totale, il sera dans la même condition physique que l’an dernier. »

Rigamonti : « Au début de l’année, Marc Marquez a remarqué qu’il n’était pas capable d’être constant en termes de force »
La nuance est importante. Rigamonti ne dit pas que Marc Marquez ne reviendra pas à son meilleur niveau. Il dit quelque chose de plus troublant : personne n’est capable de l’affirmer.
Parce qu’au fil des années, les blessures se sont accumulées. Les épaules ont été opérées à plusieurs reprises. Le pouce est passé sur la table d’opération. Le pied également. Plus récemment encore, les médecins ont découvert qu’un ancien matériel chirurgical comprimait le nerf radial de son bras droit, un problème dont personne n’avait véritablement identifié l’ampleur avant ce printemps.
Cette découverte explique d’ailleurs une partie du mystère qui entourait son début de saison. « Au début de l’année, il a remarqué qu’il n’était pas capable d’être constant en termes de force », raconte sur Motorsport Rigamonti.
Pendant plusieurs semaines, Marquez a cru que cette baisse de rendement n’était qu’une conséquence logique d’une préparation hivernale perturbée. Lui-même pensait que le temps réglerait le problème. « Il pensait que c’était uniquement dû au manque d’entraînement pendant l’hiver. »
Puis vint Jerez. Le moment où quelque chose a commencé à ne plus coller. « À Jerez, il s’est rendu compte que quelque chose n’allait pas. Parce qu’il était préparé, il a commencé les EL1 en pleine forme. Mais à chaque séance, il manquait de force et de puissance. »
C’est à partir de là que tout a changé. Examens complémentaires, diagnostic plus précis, nouvelle intervention chirurgicale et nouvelle période de récupération. Et cette opération semble avoir permis au champion espagnol de retrouver une partie de ses sensations, comme l’ont montré ses performances récentes.
Mais entre retrouver des sensations et redevenir le Marc Marquez de 2019, il existe un monde. Et c’est précisément ce monde que Ducati refuse désormais de décrire avec certitude. « Nous savons que nos concurrents progressent », poursuit Rigamonti. Car le problème n’est pas uniquement physique. Pendant que Marquez luttait contre son propre corps, le MotoGP continuait d’avancer. Pedro Acosta est devenu un candidat crédible à la victoire. Marco Bezzecchi mène le championnat. Jorge Martin est devenu champion du monde. Une nouvelle génération est arrivée sans avoir connu les années de domination absolue du numéro 93.
« Nous ne savons donc pas si, avec la même condition physique que l’an dernier, il sera capable de remporter 14 courses d’affilée comme l’an dernier, car nos concurrents progressent. »
Voilà sans doute la phrase la plus révélatrice. Parce qu’elle ne parle plus seulement de Marquez. Elle parle du temps. De ce que le temps enlève à un pilote. Et de ce qu’il donne à ses adversaires. À 33 ans, Marc Marquez continue de gagner des Grands Prix. Il reste capable de signer des poles, de dominer des week-ends et de faire vaciller les leaders du championnat.
Mais derrière les célébrations de Balaton Park se cache désormais une interrogation que personne, pas même chez Ducati, n’est capable de trancher définitivement. Le Marc Marquez d’aujourd’hui est-il encore en reconstruction ? Ou avons-nous déjà sous les yeux la meilleure version que son corps puisse désormais lui offrir ? Pour la première fois depuis longtemps, le paddock n’a pas la réponse.
































