Il n’est pas dans les habitudes de Gigi Dall’Igna de dramatiser une défaite. Son traditionnel débriefing publié après le Grand Prix de Grande-Bretagne ne déroge pas à la règle. Ducati a pourtant subi à Silverstone l’un de ses revers les plus significatifs de la saison 2026, mais son directeur général choisit déjà de regarder vers Aragon.
« Nous avons connu un week-end en demi-teinte, qu’il nous faut rapidement oublier, tout en tirant les leçons nécessaires » déclare le patron de Ducati Corse dans son bilan de la bataille d’Angleterre. La formule paraît paradoxale et elle n’est pas neutre lorsque l’on considère ce qui s’est passé à Silverstone.
Car Ducati n’a pas seulement perdu en Grande Bretagne. Aprilia a monopolisé le podium du Grand Prix avec Raul Fernandez, Jorge Martin et Marco Bezzecchi, tandis qu’Alex Marquez n’a pu sauver que la quatrième place pour Borgo Panigale. Plus inquiétant encore : aucune Ducati n’a réellement semblé capable de contester la supériorité des RS-GP.
Dall’Igna reconnaît une défaite sans chercher d’excuse si bien que son constat est inhabituellement sévère. « Il n’y a pas grand-chose à dire : nous n’avons jamais vraiment été dans la course. » Et Dall’Igna ne limite pas le problème à la course du dimanche. « Des qualifications à la course du Grand Prix, nous n’avons jamais trouvé un rythme compétitif pour plusieurs raisons, et nous avons toujours manqué de bonnes sensations avec la moto. »
Silverstone n’a pas été perdu sur un mauvais choix stratégique, une chute, un problème mécanique ou une circonstance particulière. Ducati a simplement été moins performante. Et c’est précisément ce qui rend le résultat intéressant.
Depuis plusieurs années, la marque italienne avait habitué le MotoGP à une situation inverse : même lorsqu’un pilote officiel rencontrait des difficultés, une autre Desmosedici apparaissait généralement aux avant-postes. À Silverstone, la profondeur de l’armada Ducati n’a pas suffi.
Le meilleur représentant de la marque a finalement été Alex Marquez. Dall’Igna ne manque pas de le souligner : « Un excellent pilote qui a maintenu le suspense dans une course qui s’est terminée bien trop tôt pour nous. »
Le pilote Gresini a pourtant commis une erreur qui lui a probablement coûté la possibilité de se battre pour le podium. Mais Dall’Igna préfère retenir « son courage, sa maturité et sa détermination », ainsi que sa vitesse.
Ce commentaire n’est pas anodin alors que Bagnaia affirmait lui-même avant Silverstone que les données Ducati montraient qu’Alex était probablement le pilote le plus rapide de la marque avec la GP26. Il existe donc désormais une réalité assez inhabituelle chez Ducati : son meilleur pilote du moment n’est pas nécessairement celui de l’équipe officielle.
Gigi Dall’Igna, Ducati : « Marc Marquez n’a jamais pu suivre le rythme des leaders »
Le traitement réservé à Marc Marquez est encore plus révélateur. Dall’Igna rappelle d’abord les circonstances atténuantes des qualifications, notamment le drapeau jaune qui a perturbé sa dernière tentative. Mais il reconnaît ensuite l’évidence : « Marc n’a jamais pu suivre le rythme des leaders. Il avait lui-même prévenu que la course serait difficile ».
Marquez a tenté de résister aussi longtemps que possible avant de perdre progressivement du terrain et de terminer septième. Dall’Igna insiste néanmoins sur le fait que le champion en titre a finalement choisi de ne pas prendre de « risques inutiles ». Silverstone devient ainsi moins une défaite qu’une opération de limitation des dégâts.
Cette lecture correspond d’ailleurs parfaitement au discours de Marquez lui-même : il savait que Silverstone faisait partie des circuits susceptibles de lui poser un problème et considère que les prochaines manches lui seront beaucoup plus favorables. Il existe néanmoins une inconnue supplémentaire : son état physique.
Marc Marquez a reconnu après la course devoir encore retrouver de la force dans son épaule. Plusieurs informations provenant de son entourage suggèrent également qu’il souffrirait davantage qu’il ne veut bien l’admettre publiquement.
Silverstone était donc peut-être défavorable à la Ducati. Mais il n’est pas encore possible de déterminer quelle part du résultat du numéro 93 provient de la moto et quelle part provient du pilote.

Bagnaia : le week-end qui ne pouvait pas plus mal tomber
Pour Pecco Bagnaia, le bilan est encore plus sombre. Dall’Igna parle lui-même d’un « week-end cauchemardesque ». Parti seulement 16e après avoir été le seul pilote Ducati à manquer la Q2, Bagnaia n’a jamais retrouvé le niveau attendu avant de chuter en course.
Son récent passage sur la table d’opération constitue évidemment une circonstance atténuante. Silverstone, avec ses changements d’appui rapides et ses longues courbes, était probablement l’un des circuits les moins adaptés à un pilote revenant d’une intervention à l’avant-bras.
Mais Dall’Igna refuse d’en faire une excuse. Et Bagnaia lui-même sait que son problème dépasse désormais Silverstone : après douze Grands Prix, il reste incapable d’exploiter régulièrement la GP26 au niveau d’Alex ou de Marc Marquez.
Aprilia n’est plus seulement un adversaire pour Ducati : elle devient la référence
C’est finalement ce que Dall’Igna ne dit pas directement qui donne le plus de poids à son message. Il ne prononce pratiquement pas le nom d’Aprilia. Pourtant, toute son analyse tourne autour de la menace venue de Noale.
Car Silverstone intervient dans un championnat où Aprilia et Ducati se sont partagé les victoires, mais où la RS-GP semble désormais capable de gagner sur des circuits très différents. C’est beaucoup plus préoccupant pour Ducati qu’une simple défaite britannique.
Aprilia dispose en outre de quatre pilotes extrêmement rapides : Martin, Bezzecchi, Ogura et Fernandez. Et Massimo Rivola vient justement de préciser qu’il n’entendait pas demander à TrackHouse de sacrifier ses pilotes au profit de l’équipe officielle tant qu’ils restent eux-mêmes candidats au championnat. Ducati ne se bat donc plus seulement contre une moto. Elle affronte un système Aprilia devenu extrêmement profond.
Dall’Igna termine son analyse avec une phrase qui pourrait presque constituer le programme de Ducati pour les prochaines semaines : « La priorité est maintenant de retrouver l’état d’esprit que nous avions avant la pause estivale. » Le calendrier lui offre immédiatement un formidable laboratoire. MotorLand Aragon arrive. Et s’il existe un endroit où Marc Marquez doit pouvoir répondre à Aprilia, c’est bien celui-là.
L’Espagnol y possède l’un des meilleurs palmarès de sa carrière et considère lui-même Aragon comme l’un des circuits sur lesquels il doit désormais attaquer. Une victoire Ducati permettrait donc de ranger Silverstone dans la catégorie des accidents de parcours.
Mais une nouvelle domination d’Aprilia changerait profondément la lecture du championnat. Car après Silverstone, une question commence à se poser : Ducati a-t-elle simplement rencontré un circuit qui ne lui convenait pas, ou Aprilia possède-t-elle désormais la meilleure MotoGP du plateau ? Dall’Igna choisit clairement la première interprétation.
Il écrit que Silverstone n’a révélé « rien de particulièrement inquiétant » et rappelle qu’un championnat aussi disputé produira nécessairement des week-ends difficiles. C’est parfaitement logique. Mais Aragon permettra justement de vérifier cette affirmation. Si Marc Marquez et les GP26 retrouvent immédiatement les avant-postes, Silverstone restera une anomalie britannique. Si les Aprilia restent devant sur un terrain historiquement favorable à Marquez et à Ducati, le problème changera de dimension.
Et derrière le très calme « des jours meilleurs viendront » de Gigi Dall’Igna se cache donc peut-être le premier véritable avertissement technique reçu par Ducati depuis plusieurs saisons. À Silverstone, Ducati n’a pas seulement perdu un Grand Prix. Pour la première fois depuis longtemps, elle a vu une autre moto lui montrer très clairement à quoi ressemble la référence en MotoGP.










