Le diagnostic est tombé le 7 mai dernier, lors d’une conférence téléphonique aux allures de conseil de guerre : le MotoGP doit muer ou stagner. Derek Chang, PDG de Liberty Media, n’a pas utilisé de pincettes pour exposer sa vision du calendrier futur. L’ambition est claire : déraciner les prototypes de leurs circuits champêtres pour les transplanter au cœur des réseaux urbains. Un virage stratégique qui promet de transformer le sport, mais qui soulève déjà des questions de sécurité et d’identité majeures.
Le MotoGP est en train de changer de dimension. Ou de nature. Tout dépend du point de vue. Car derrière les discours policés sur “l’accessibilité”, “l’expérience fan” ou “l’ouverture de nouveaux marchés”, Liberty Media prépare en réalité une transformation radicale du championnat : rapprocher les Grands Prix des grandes villes et bâtir un calendrier pensé avant tout comme un produit mondial de divertissement.
Et Derek Chang ne s’en cache même plus. Le PDG de Liberty Media a exposé très clairement sa vision lors d’une conférence téléphonique avec les investisseurs le 7 mai dernier, en confirmant que les États-Unis représentaient une priorité absolue pour l’expansion du MotoGP. « Nous souhaitons ajouter des courses aux États-Unis », a-t-il déclaré, avant de préciser immédiatement : « Cela prendra du temps, comme pour la Formule 1, mais nous constatons qu’il y a une demande et qu’un marché peut se développer. »
Le message est limpide : Austin ne suffit plus. Après avoir transformé la Formule 1 en gigantesque machine à spectacle américaine avec Miami, Las Vegas et Austin, Liberty veut désormais appliquer la même recette au MotoGP. Et dans cette stratégie, Miami apparaît déjà comme le symbole parfait du futur recherché.
« Miami semble un choix évident puisqu’il y a déjà un circuit », explique Chang. Mais le dirigeant nuance aussitôt, conscient des différences fondamentales entre une F1 et une MotoGP : « Cependant, de nombreux points restent à clarifier, que ce soit à Miami ou sur un autre circuit, concernant son adéquation au MotoGP. Cela inclut, d’une part, les exigences de sécurité, qui diffèrent de celles de la Formule 1. »
Car c’est précisément là que commence le vrai débat. Une moto n’est pas une monoplace. Un circuit urbain pensé pour la F1 ne peut pas automatiquement accueillir des prototypes MotoGP lancés à plus de 360 km/h. Les dégagements, les murs, les infrastructures de sécurité et même certaines compressions deviennent immédiatement des sujets critiques. Mais malgré cela, Liberty avance.

Derek Chang, Liberty Media : « Notre objectif est de rapprocher les courses des villes où nous pouvons utiliser les infrastructures existantes »
Parce qu’au fond, ce qui intéresse aujourd’hui le groupe américain dépasse largement la simple question sportive. Derek Chang l’a expliqué avec une franchise presque brutale : « La question se pose de savoir quels marchés sont les plus pertinents d’un point de vue commercial. »
Voilà le cœur du projet. Le MotoGP version Liberty Media sera pensé d’abord autour du potentiel économique des villes capables d’accueillir les courses. Et cette logique transforme déjà le calendrier.
Le retour du Grand Prix d’Argentine à Buenos Aires à partir de 2027, ainsi que le transfert du Grand Prix d’Australie de Phillip Island vers Adélaïde, ne sont pas des décisions isolées. Elles répondent exactement à cette nouvelle stratégie.
Chang l’assume totalement : « Notre objectif déclaré est de rapprocher certaines de ces courses des villes où nous pouvons utiliser les infrastructures existantes. »
Puis il détaille sa vision avec un vocabulaire typiquement issu du business du divertissement mondial : « Que ce soit l’aéroport et les correspondances pour les voyages longue distance, pour nous comme pour les supporters venant de l’étranger, ou les hôtels, les restaurants et l’accessibilité en général, tout cela est important. »
Autrement dit : le MotoGP ne veut plus simplement des circuits. Il veut des destinations mondiales. Et cela change tout.
Parce que cette philosophie menace directement une partie de l’ADN historique du championnat. Le MotoGP s’est construit autour de circuits parfois isolés, sauvages, profondément liés à la culture moto : Mugello, Phillip Island, Assen ou Sachsenring ne sont pas seulement des pistes, ce sont des monuments émotionnels pour les fans.
Liberty Media le sait parfaitement. Derek Chang tente d’ailleurs de rassurer les puristes : « Bien sûr, nous ne voulons pas supprimer toutes les courses. Nous avons une longue tradition de courses dans des lieux fascinants. Il est donc tout à fait logique de les maintenir. » Et il insiste même : « Ce sont des courses incontournables du calendrier et elles contribuent énormément au sport et à son identité. »
Mais malgré ces précautions diplomatiques, le mouvement semble déjà lancé. Buenos Aires revient. Adélaïde remplace Phillip Island. Miami est ouvertement évoqué.
Et Liberty parle désormais du MotoGP exactement comme elle parlait de la Formule 1 au début de sa propre révolution : accessibilité, expérience immersive, marchés internationaux, infrastructures premium et proximité urbaine.
Le plus révélateur reste peut-être la dernière phrase de Chang : « Ce que nous voulons créer, c’est une expérience pour les fans captivante, excitante, divertissante et accessible. »
Ce vocabulaire n’est pas anodin. Parce qu’il montre que le MotoGP est désormais regardé comme un produit global à optimiser, à moderniser et à rentabiliser davantage. Les chiffres financiers publiés par Liberty Media vont d’ailleurs dans ce sens : le chiffre d’affaires MotoGP a progressé de 25 % au premier trimestre 2026 pour atteindre 94 millions de dollars, porté notamment par la hausse des revenus liés aux Grands Prix de Thaïlande, du Brésil et des États-Unis.
Même si le championnat reste déficitaire sur le trimestre avec une perte de 24 millions de dollars, Liberty considère manifestement que le potentiel de croissance mondiale est immense. Et c’est probablement là que réside le véritable tournant historique.
Le MotoGP entre progressivement dans une logique où les circuits devront désormais justifier non seulement leur qualité sportive… mais aussi leur valeur commerciale mondiale.
Liberty Media joue une partie de poker à haute intensité. En pariant sur les villes et les infrastructures de luxe, elle espère attirer les dollars du sponsoring mondial pour compenser des coûts de logistique qui s’envolent. Le MotoGP de 2027 sera plus proche des aéroports et des palaces, mais la question reste entière : saura-t-il garder son odeur de gomme et de sueur, ou deviendra-t-il un simple produit dérivé de la « Fan Experience » chère à ses nouveaux propriétaires ?































