Ferrari avait deux voitures sur la deuxième ligne, 403 000 spectateurs réunis sur l’ensemble du week-end et l’occasion rêvée de transformer Monza en démonstration collective. Il aura fallu deux virages pour que Charles Leclerc et Lewis Hamilton commencent plutôt à démontrer pourquoi Maranello aurait peut-être intérêt à écrire quelques règles avant de remettre ses pilotes côte à côte. Après leur explication musclée dès la Variante del Rettifilo, Leclerc reconnaît désormais que les deux Ferrari sont allées « trop loin ». Hamilton, lui, refuse soigneusement le pluriel : selon le Britannique, il était devant au deuxième virage et c’est son équipier qui l’a envoyé dans le gravier. La FIA n’a sanctionné personne, mais le débat ne s’est certainement pas arrêté avec les commissaires. Et puisque Ferrari sait rarement transformer une tension en simple anecdote, Hamilton en a profité pour ouvrir un dossier autrement plus embarrassant : à la Scuderia, il n’existerait actuellement aucune règle d’engagement écrite entre les deux pilotes. Chez Mercedes, explique-t-il, elles existaient. Chez Ferrari ? « Ici, il n’y a pas de règles. » Voilà qui promet quelques réunions particulièrement détendues à Maranello.

Entre Leclerc et Hamilton, le premier tour laisse des traces
Deux Ferrari, une chicane et personne décidé à lever le pied
Le scénario démarre pourtant idéalement. Grâce à la pénalité de trois places infligée à Oscar Piastri après les qualifications, Leclerc et Hamilton occupent les troisième et quatrième positions sur la grille. Ferrari possède donc ses deux voitures côte à côte derrière Pierre Gasly et George Russell. Une belle occasion de travailler ensemble, disait-on. La première chicane apporte une interprétation assez personnelle du concept.
Hamilton profite de l’aspiration et plonge à l’intérieur de Leclerc au freinage. Les deux voitures négocient le premier droite-gauche pratiquement côte à côte. Leclerc se retrouve ensuite à l’intérieur pour le deuxième virage, Hamilton reste à l’extérieur et finit par manquer d’espace : la Ferrari n°44 traverse le gravier et chute jusque dans les profondeurs du Top 10.
À la radio, Hamilton ne cherche pas longtemps une formulation diplomatique : Leclerc l’a poussé dehors, estime-t-il.
Les commissaires examinent l’incident.
Verdict : aucune action supplémentaire. Selon leur appréciation, rien ne justifiait une sanction sportive. Administrativement, dossier fermé. Politiquement, beaucoup moins.
Leclerc reconnaît que Ferrari a flirté avec la ligne rouge
Après son abandon, Leclerc n’a pas cherché à présenter la scène comme un modèle de coopération interne. Le Monégasque reconnaît que la bataille était « beaucoup trop proche », expliquant avoir tenté de prendre le virage aussi serré que possible sans parvenir à laisser suffisamment d’espace. Il ajoute que ce genre de situation n’est évidemment jamais souhaitable entre deux voitures de la même équipe.
Interrogé plus directement sur cette lutte, il admet également :
« Nous sommes allés trop loin. »
Mais il refuse catégoriquement de voir derrière cet épisode la naissance d’une guerre ouverte avec Hamilton.
Leclerc s’agace même du récit selon lequel les deux hommes seraient désormais opposés et demande qui cherche à imposer cette idée. Pour lui, les discussions autour d’une éventuelle rivalité interne avaient déjà pris trop d’ampleur après Zandvoort.
Autrement dit : oui, la bataille était excessive ; non, Ferrari n’est pas encore devenue Prost-Senna avec des chemises rouges.
Hamilton, cependant, a une lecture légèrement différente de la responsabilité.
Hamilton entend le “nous” de Leclerc… et le renvoie immédiatement à l’expéditeur
Lorsque les propos de son équipier lui sont rapportés après la course, Hamilton ne laisse pas vraiment de place à l’interprétation.
Le Britannique estime qu’il était déjà devant au point de corde du deuxième virage et rejette donc l’idée d’une responsabilité partagée :
« Il n’y avait pas de “nous”. »
Nuance subtile. Et plutôt glaciale.
Hamilton insiste ensuite sur sa propre manière de courir. Il affirme avoir toujours cherché à laisser de l’espace, à piloter proprement et à ne pas mettre son équipe en difficulté. Pour le reste, suggère-t-il, il faut demander à Fred Vasseur. Voilà donc Ferrari passée en quelques heures de « nous sommes allés trop loin » à « non, pas nous ». Pour une équipe en quête d’unité, l’accord grammatical reste manifestement à finaliser.
Hamilton réclame maintenant ce que Mercedes avait prévu noir sur blanc
Mais la vraie bombe arrive ensuite. Hamilton explique qu’à Mercedes, notamment pendant les années où il partageait le garage avec Nico Rosberg puis Valtteri Bottas, l’équipe disposait de règles d’engagement écrites définissant ce que les pilotes pouvaient ou ne pouvaient pas faire lorsqu’ils se retrouvaient en piste.
Et selon lui, rien d’équivalent n’existe aujourd’hui chez Ferrari. Ce n’est pas exactement une remarque anodine.
Surtout lorsque l’on se rappelle que Hamilton et Rosberg ont vécu l’une des rivalités internes les plus explosives de l’histoire récente de Mercedes. Si même cette équipe avait jugé nécessaire de poser des limites sur papier, voir Ferrari fonctionner sans cadre explicite entre deux vainqueurs de Grand Prix engagés dans une lutte au championnat possède quelque chose d’assez téméraire.
Hamilton ne demande d’ailleurs pas nécessairement que Leclerc lui cède systématiquement la place. Son propos porte davantage sur la nécessité d’éviter que les deux voitures se neutralisent ou se fassent perdre des positions lors d’affrontements évitables En somme : continuez à courir. Mais peut-être sans improviser le règlement intérieur à 330 km/h.
Et la FIA ? Elle n’a vu aucune faute suffisamment grave
La situation devient encore plus intéressante lorsque l’on regarde l’analyse extérieure. La FIA a choisi de ne pas sanctionner l’incident. Les commissaires l’ont examiné avant de décider qu’aucune intervention n’était nécessaire
Martin Brundle et Karun Chandhok ont également apporté une lecture moins sévère envers Leclerc que celle d’Hamilton.
Pour Brundle, le Britannique avait choisi une position extérieure naturellement risquée après avoir attaqué son équipier au premier virage. Chandhok souligne de son côté que Leclerc avait déjà beaucoup de volant pour tenter de négocier la deuxième partie de la chicane et qu’Hamilton s’était placé dans une zone où l’espace allait inévitablement se réduire.
Nico Rosberg, en revanche, partage davantage l’analyse de son ancien équipier et considère Leclerc responsable de l’incident. Même les anciens champions n’arrivent donc pas à se mettre d’accord.
Ferrari peut toujours ajouter cela au prochain ordre du jour.
Le plus ironique ? Tout cela arrive après un samedi déjà tendu
Ce premier tour ne tombe pas exactement du ciel. Après les qualifications, Hamilton avait déjà critiqué l’exécution de Ferrari. En Q2, il expliquait avoir perdu une tentative rapide parce que son programme avait été décalé lorsque Leclerc avait choisi de ne pas sortir au moment initialement prévu. Hamilton estimait alors que l’équipe n’avait pas suffisamment bien exécuté sa séance.
Leclerc, lui aussi, avait reconnu un samedi brouillon, notamment à cause d’un problème de batterie, et insistait sur la nécessité pour Ferrari d’être parfaite collectivement lorsqu’elle cherche les derniers centièmes Vingt-quatre heures plus tard, les deux pilotes se retrouvent donc côte à côte au premier freinage. Et découvrent que Ferrari doit peut-être encore travailler sur un autre domaine collectif : ne pas transformer la première chicane en réunion stratégique.
Hamilton paie très cher les quelques mètres de gravier
L’épisode n’a d’ailleurs rien d’anecdotique dans le résultat final. Hamilton chute jusqu’aux environs de la dixième place après son excursion et doit reconstruire toute sa course. Il parvient finalement à terminer sixième, mais qualifie le résultat de Ferrari de particulièrement difficile à encaisser.
Pendant ce temps, Kimi Antonelli réalise l’impensable : parti 19e à cause d’une pénalité moteur, l’Italien remporte le Grand Prix devant George Russell et devient le premier pilote italien à gagner à Monza depuis 1966.
Hamilton ressort ainsi du week-end à 76 points d’Antonelli au championnat. Leclerc, lui, se retrouve à 112 points du leader, alors que 258 points restent encore disponibles sur la saison. Et c’est ici que le débat sur les consignes devient beaucoup moins théorique.
Ferrari peut-elle encore se permettre de laisser ses pilotes improviser ?
Fred Vasseur n’a pas voulu juger publiquement l’incident immédiatement après la course. Le Français expliquait ne pas avoir encore suffisamment discuté avec ses pilotes et préférait évidemment le faire avant de livrer son analyse aux médias. Sur la question du championnat, il reconnaît toutefois qu’un moment arrivera où Ferrari devra décider si elle concentre ses efforts sur un pilote.
Mais selon lui, avant Monza, il était encore trop tôt. Il cite même l’exemple de McLaren en 2025 : choisir trop tôt aurait pu offrir le championnat à Verstappen.
Argument parfaitement défendable. Sauf qu’il existe une différence entre ne pas désigner de numéro un et laisser deux pilotes décider eux-mêmes, au premier freinage, jusqu’où ils peuvent aller. Et c’est précisément là que Hamilton veut déplacer le débat. Pas forcément : « donnez-moi la priorité ». Plutôt : « dites-nous jusqu’où nous avons le droit d’aller ».
Puis Leclerc s’écrase, et le désastre Ferrari devient complet
La discussion aurait déjà été animée avec le seul incident du départ. Mais deux tours plus tard, le Grand Prix de Leclerc s’arrête brutalement à la Parabolica.
Sous la pression de Piastri, la Ferrari décroche à haute vitesse et termine dans les protections, provoquant un drapeau rouge et une interruption d’environ une demi-heure. Leclerc sort seul de la voiture avant de passer par le centre médical. Il explique ensuite avoir ressenti une différence inhabituelle dans la délivrance de puissance entre le premier et le deuxième tour, un élément que Ferrari doit encore analyser avant de déterminer précisément l’origine de l’accident.
Ainsi, en deux tours à domicile : Hamilton termine dans le gravier après son duel avec Leclerc. Leclerc termine dans les barrières. La course est interrompue. Et quelques heures plus tard, un pilote italien remporte Monza… pour Mercedes. Même Ferrari aurait probablement refusé ce scénario parce qu’il semblait trop cruel.
Le problème n’est peut-être pas Leclerc contre Hamilton, mais Ferrari face à elle-même
Leclerc insiste : il ne veut pas entendre parler d’une guerre personnelle. Hamilton affirme qu’il ne cherche pas non plus à déclencher une bataille médiatique contre son équipe et rappelle qu’il travaille pour aider Ferrari à progresser. Mais il estime aussi que certaines décisions arrivent trop tard et que les mêmes problèmes opérationnels se répètent. C’est peut-être là que se trouve le vrai sujet. Ferrari possède deux pilotes capables de gagner. Deux pilotes suffisamment rapides pour se retrouver ensemble aux avant-postes. Deux pilotes encore mathématiquement impliqués dans le championnat.
Mais apparemment aucun document définissant clairement ce qui se passe lorsqu’ils arrivent ensemble au même virage.
Après Monza, Leclerc reconnaît qu’ils sont allés trop loin. Hamilton répond qu’il n’y avait pas de « nous ». La FIA considère que personne ne mérite une pénalité. Et Vasseur doit désormais décider s’il souhaite laisser la prochaine explication se dérouler à nouveau sur l’asphalte.
Ferrari voulait sortir de Monza avec une victoire.
Elle en ressort surtout avec une SF-26 détruite, une sixième place, deux pilotes qui ne racontent pas exactement la même histoire et une proposition de règlement intérieur lancée publiquement par Hamilton.
À Maranello, les ingénieurs ont probablement déjà commencé à analyser les données. Quelqu’un ferait peut-être bien, pendant ce temps, d’ouvrir Word et d’écrire les règles d’engagement.
#ItalianGP 🇮🇹 | Lewis Hamilton on the impact his incident with Charles Leclerc had on his race:
“I ended up like 10th or something so… There’s not really much to say about it. We’ll take it offline.” pic.twitter.com/7ZGBsIBxwl
— deni (@fiagirly) September 6, 2026
Lewis Hamilton responds to Charles Leclerc’s “we went too far” claim: pic.twitter.com/mkwZ8GxVL8
— The Race (@wearetherace) September 6, 2026









