Flavio Briatore trouve le plafond budgétaire de la Formule 1 formidable. Tellement formidable qu’il voudrait maintenant y faire entrer ce qui coûte le plus cher et qui continue tranquillement d’y échapper : les pilotes. Pour le patron exécutif d’Alpine, limiter la fabrication des voitures tout en laissant les contrats des stars hors compteur revient à fermer la porte… mais à laisser une fenêtre suffisamment grande pour faire passer quelques dizaines de millions de dollars.

Briatore veut boucher les trous du plafond
Flavio Briatore ne réclame pas la disparition du cost cap. Bien au contraire. L’Italien estime que son introduction en 2021 a été une excellente décision, mais juge aujourd’hui le système encore trop permissif pour réellement réduire l’écart entre les puissances historiques et les équipes disposant de moins de ressources.
Interrogé pendant le week-end du Grand Prix de Hongrie, il a ainsi réclamé un plafond plus contraignant, notamment en intégrant les rémunérations des pilotes et davantage de dépenses actuellement exclues du calcul. Son objectif affiché : donner aux petites structures davantage de chances de rivaliser.
En version Briatore :
si vous voulez plafonner les dépenses, commencez peut-être par plafonner les dépenses.
Idée scandaleusement logique.
215 millions de dollars… mais pas vraiment 215 millions
Depuis 2026, le plafond budgétaire des écuries est fixé à 215 millions de dollars pour une saison comptant jusqu’à 24 Grands Prix, avec indexation et ajustements prévus par le règlement financier de la FIA.
Le chiffre impressionne d’autant plus qu’il était basé sur 135 millions avant la réforme. Mais il serait trompeur d’en conclure que la FIA a soudain donné 80 millions supplémentaires aux directeurs financiers pour organiser une gigantesque fête de Noël.
Une partie de l’augmentation provient simplement de dépenses qui étaient auparavant comptabilisées séparément et qui ont été réintégrées dans le plafond à partir de 2026. La F1 considère donc que l’augmentation est globalement neutre une fois les modifications de périmètre prises en compte.
Voilà pour la partie simple.
Parce qu’évidemment, la Formule 1 ne pouvait pas conserver quelque chose de simple très longtemps.
Les pilotes ? Circulez, le plafond ne les connaît toujours pas
Le règlement financier de la FIA est parfaitement clair : les rémunérations des pilotes titulaires restent exclues du cost cap, tout comme leurs frais de voyage et d’hébergement. Les rémunérations des trois personnes les mieux payées de l’équipe peuvent également être retranchées du calcul.
La F1 rappelle aussi que les dépenses marketing, certaines fonctions administratives ou encore plusieurs autres catégories restent hors plafond.
C’est précisément là que Briatore attaque.
Le principe actuel revient en quelque sorte à expliquer à une équipe :
« Vous ne pouvez pas dépenser sans compter pour améliorer votre aileron avant. Mais pour votre pilote, faites-vous plaisir. »
Pour une discipline obsédée par le millième de seconde, la cohérence budgétaire accepte encore quelques secondes de retard.
Et Briatore ne vient pas d’avoir cette idée sous la douche
Ce n’est d’ailleurs pas une lubie apparue pendant les vacances.
Dès 2025, Briatore défendait déjà publiquement l’inclusion des salaires des pilotes dans le plafond. Lorsqu’on lui avait demandé s’il maintenait cette position, sa réponse avait été sans ambiguïté : « Absolutely. Include it. »
Un an plus tard, il persiste donc.
Et son raisonnement possède une certaine logique économique : le plafond devait initialement empêcher les grandes équipes d’écraser leurs concurrentes simplement en dépensant davantage. Pourtant, les structures installées avant 2021 avaient déjà accumulé usines, souffleries, équipements, spécialistes et savoir-faire pendant des années de dépenses presque sans limites.
Plafonner tout le monde après la construction du château ne transforme pas immédiatement la cabane du voisin en Versailles.
Mais mettre les pilotes dans le plafond créerait un magnifique casse-tête
Sur le papier, la proposition semble donc séduisante.
Dans la pratique, elle pourrait déclencher une nouvelle discipline olympique : la comptabilité créative en combinaison ignifugée.
Si un salaire de pilote devait être déduit des 215 millions disponibles, recruter une superstar obligerait mécaniquement une équipe à réduire ailleurs ses dépenses techniques ou humaines.
Un directeur d’écurie pourrait alors devoir choisir entre :
un champion du monde dans la voiture… ou les ingénieurs nécessaires pour lui construire une voiture digne de lui.
Voilà qui promettrait quelques réunions particulièrement joyeuses.
La F1 souligne elle-même que les plafonds utilisés dans certains sports américains portent précisément sur les rémunérations des joueurs, alors que son propre système est historiquement centré sur les dépenses ayant un impact direct sur la performance de la monoplace.
Briatore propose donc, en réalité, de rapprocher la F1 d’un véritable salary cap global. Et là, les agents de pilotes viennent probablement de fermer cet article.
Les gros salaires deviendraient soudain un problème sportif
Aujourd’hui, une équipe suffisamment riche peut théoriquement rémunérer très généreusement son pilote sans sacrifier son développement aérodynamique pour autant puisque ce salaire n’entre pas dans le plafond.
Avec le système Briatore, chaque million versé au pilote deviendrait potentiellement un million indisponible pour le reste. Et tout changerait. Un pilote exceptionnel ne serait plus uniquement évalué selon sa vitesse.
Il faudrait également demander :
« Très bien, mais combien de dixièmes vaut-il par million de dollars ? »
La F1 avait déjà des ingénieurs de performance, des stratégistes et des analystes de données.
Il ne lui manquerait plus qu’un département chargé de calculer le rendement financier d’un dépassement à l’extérieur de la Parabolica.
La FIA cherche déjà à rendre le système plus équitable
L’idée de corriger certaines inégalités financières n’est d’ailleurs pas étrangère au nouveau règlement.
Depuis 2026, la FIA applique notamment un mécanisme destiné à tenir compte des différences de coûts salariaux selon les pays. Cette disposition a particulièrement concerné Audi, dont le siège de Hinwil se trouve en Suisse, pays où les coûts de main-d’œuvre sont nettement supérieurs à ceux rencontrés par les nombreuses équipes installées au Royaume-Uni.
Nikolas Tombazis avait expliqué que sans correction, une équipe implantée dans un pays à salaires élevés pourrait disposer de 30 à 40 % de personnel en moins pour un plafond budgétaire identique.
Preuve que même avec le même nombre écrit en haut de la feuille Excel, l’égalité parfaite reste un concept légèrement plus compliqué qu’un départ arrêté.
Briatore défend les petites équipes… et ce n’est pas totalement désintéressé
Évidemment, impossible d’ignorer la petite touche ironique de l’histoire. Briatore ne dirige pas Mercedes, Ferrari ou McLaren. Il tente de reconstruire Alpine, équipe qui cherche justement à retrouver durablement le groupe de tête.
Voir l’homme chargé de ramener Enstone vers les sommets réclamer des règles réduisant potentiellement les avantages financiers des mastodontes relève donc moins de la révélation philosophique que d’un intérêt particulièrement bien aligné. Mais cela ne rend pas nécessairement son argument mauvais.
Les règlements financiers avaient trois objectifs affichés par la FIA : améliorer l’équilibre compétitif, garantir l’équité sportive et assurer la viabilité financière des équipes.
Si des dizaines de millions peuvent encore circuler en dehors du système précisément parce qu’ils servent à rémunérer les personnages les plus importants de la grille, poser la question n’a rien d’absurde.
Reste une question : veut-on vraiment plafonner Verstappen autant que son aileron ?
Voilà le débat que Briatore vient remettre sur la table.
La F1 veut-elle seulement contrôler le prix des voitures, ou contrôler le prix d’une équipe capable de gagner ? Ce n’est pas exactement la même chose.
Intégrer les pilotes pourrait rapprocher certaines formations, mais cela pourrait aussi encourager les stars à chercher des rémunérations annexes, multiplier les montages contractuels et transformer le règlement financier en dictionnaire fiscal de 900 pages.
Et connaissant la Formule 1, il faudrait probablement environ trois Grands Prix avant qu’un directeur financier découvre une manière de payer son pilote via une société de conseil basée quelque part où le soleil brille toute l’année. Briatore veut donc renforcer le plafond. Sur le principe, difficile de lui reprocher la logique.
Mais si les pilotes finissent effectivement par entrer dans les 215 millions, la prochaine grande bataille de la F1 ne se disputera peut-être plus seulement en soufflerie.
Elle se disputera devant Excel.










