Pendant une bonne partie de la saison 2026, le scénario semblait écrit d’avance chez Aprilia. Marco Bezzecchi empilait les victoires, Jorge Martin gérait tant bien que mal ses difficultés d’adaptation et le constructeur italien semblait disposer de deux cartes maîtresses pour aller chercher son premier titre MotoGP de l’ère moderne. Et puis un troisième homme s’est discrètement invité à la table. Ai Ogura.
Un pilote japonais peu bavard, issu de l’équipe satellite TrackHouse, qui n’était pas censé jouer le championnat cette année. Aujourd’hui pourtant, Ai Ogura n’est plus seulement une belle surprise : il est deuxième du championnat du monde à seulement 14 points du leader.
Un problème ? Pas forcément pour Aprilia. Un léger embarras stratégique ? Sans doute un peu plus. Ai Ogura lui-même semble encore surpris par ce qu’il est en train d’accomplir. « Je n’ai pas assez de mots pour exprimer ma satisfaction quant à ma première moitié de saison. »
Lorsqu’on lui demande de noter ses six premiers mois en MotoGP, le Japonais ne fait pas dans la fausse modestie : « 10 sur 10. » Avant d’ajouter dans un éclat de rire : « Je n’aurais jamais cru être aussi performant. C’était génial ! » Et il y a effectivement de quoi être satisfait.
À Assen, Ogura est devenu le premier Japonais à remporter un Grand Prix MotoGP depuis Makoto Tamada en 2004. Il reste également sur trois podiums consécutifs le dimanche, une performance qu’aucun pilote japonais n’avait réalisée depuis Tohru Ukawa au début de la saison 2002. Son directeur d’équipe Davide Brivio ne cache plus son enthousiasme : « Ai parvient toujours à nous surprendre. »
Pendant des mois, les qualifications constituaient le principal talon d’Achille du pilote TrackHouse. Ses positions de départ racontent d’ailleurs toute l’histoire de sa première partie de saison : 8e, 6e, 11e, 11e, 9e, 18e, 13e puis 10e. Puis quelque chose a changé à Brno.
Depuis, ses résultats en qualifications sont tout simplement impressionnants : pole position, deuxième place et cinquième place. « Les qualifications étaient notre point faible, et nous avons enfin réussi à l’améliorer. » Une progression fondamentale lorsqu’on connaît la difficulté de remonter dans le MotoGP moderne.
L’ancien pilote suisse Tom Lüthi préfère néanmoins sur motorsport-magazin tempérer l’enthousiasme général. « À Brno et Assen, les températures étaient élevées et l’adhérence faible. Cela facilite certainement les qualifications. Son style de pilotage y est très efficace, même pour un tour rapide. Il n’est pas trop agressif ; il pilote avec fluidité. »
Le Sachsenring représentait également un terrain favorable à ses qualités naturelles. « Même lors d’un tour rapide en qualifications, il faut être très souple et précis. Et Ai Ogura progresse constamment dans ce domaine. »
Pour Lüthi, il est encore trop tôt pour parler d’une révolution définitive : « Nous continuerons à suivre son comportement sur d’autres circuits, peut-être aussi à différentes températures et avec des conditions d’adhérence différentes. » Avant de conclure, avec une certaine admiration : « Pour l’instant, il se débrouille bien. »
Une formule presque ironique tant les chiffres sont éloquents. Car Ai Ogura s’est montré plus fort que Marc Marquez sur les quatre derniers Grands Prix … Depuis Brno, Ai Ogura a marqué 89 points. Marc Marquez ? 87. Le pilote japonais a enchaîné deux deuxièmes places à Brno, une victoire et une deuxième place à Assen, puis une quatrième et une deuxième place au Sachsenring.
Pendant que Marco Bezzecchi multipliait les déconvenues et que Jorge Martin peinait à retrouver sa domination du début de saison, Ogura avançait méthodiquement, presque silencieusement. Résultat : deuxième du championnat du monde à la mi-saison.

Un candidat au titre ? Ai Ogura lui-même n’en doute plus, mais chez Aprilia ça coince
Interrogé après Assen sur ses ambitions mondiales, Ai Ogura est resté fidèle à son style direct et dépourvu d’artifices : « Les chiffres le prouvent, oui. » Difficile de le contredire. Sans quelques erreurs et quelques points perdus en début de saison, le Japonais aurait même pu aborder la trêve estivale en tête du championnat du monde avant de retourner tranquillement… pêcher pendant ses vacances. Une image finalement assez représentative du personnage.
Reste que Ai Ogura est le champion dont Aprilia ne rêve pas forcément. Tom Lüthi soulève une question rarement abordée publiquement : Aprilia souhaite-t-elle réellement voir Ai Ogura devenir champion du monde cette saison ? « Ils chercheront naturellement à maintenir l’équipe d’usine en tête. »
L’analyse mérite réflexion. Voir un pilote de l’équipe satellite TrackHouse décrocher le titre mondial constituerait évidemment un immense succès sportif pour Aprilia. Mais ce serait également un formidable camouflet pour l’équipe officielle et ses deux stars supposées, Jorge Martin et Marco Bezzecchi.
Plus délicat encore : Ai Ogura quittera TrackHouse à la fin de la saison. L’idée de voir le numéro 1 mondial quitter Aprilia satellite pour arborer sa plaque de champion du monde sur une autre machine en 2027 n’a probablement rien d’un scénario idéal à Noale. Tom Lüthi résume parfaitement ce paradoxe : « Ce serait un véritable camouflet si l’équipe cliente gagnait. »
Soyons honnêtes : il existe des problèmes bien plus difficiles à gérer pour un constructeur MotoGP que celui de voir l’un de ses pilotes se battre pour le titre mondial. Aprilia préférerait certainement voir Jorge Martin ou Marco Bezzecchi mener la charge. Mais si Ai Ogura continue sur cette trajectoire, les considérations politiques risquent rapidement de devenir secondaires.
Car les chiffres ne mentent pas. À mi-saison, le pilote japonais est tout simplement l’un des deux hommes les plus réguliers du plateau avec Marc Marquez. Et si l’on continue à parler de Jorge Martin, Marc Marquez ou Marco Bezzecchi parmi les favoris naturels du championnat, il devient peut-être temps d’ajouter définitivement un nom à cette liste. Celui d’Ai Ogura. Qu’il plaise ou non à Aprilia, il est désormais un prétendant parfaitement crédible au titre mondial MotoGP 2026.










