La domination d’Aprilia commence à produire un problème que Ducati connaissait bien ces dernières années : que faire lorsque plusieurs pilotes d’une même marque peuvent réellement devenir champions ? Après Silverstone, la situation est devenue presque idéale pour Noale. Jorge Martin mène le championnat, Marco Bezzecchi est deuxième, Ai Ogura reste troisième malgré sa chute et Raul Fernandez, vainqueur du Grand Prix de Grande-Bretagne, n’est plus qu’à 56 points du leader. Quatre RS-GP figurent donc parmi les six premiers du classement général. La tentation pourrait être grande de hiérarchiser les forces, de privilégier les pilotes officiels et de demander à TrackHouse de jouer un rôle de soutien face à Marc Marquez. Massimo Rivola vient pourtant de fermer cette porte.
« Je les considère tous comme des prétendants au titre », affirme sur la Gazzetta Dello Sport le patron d’Aprilia Racing. « J’y inclurais Ogura également. Il a chuté à Silverstone, mais il a montré qu’il avait la vitesse. » Et surtout : « Évidemment, je préférerais que le titre revienne à l’équipe d’usine, mais c’est toujours Aprilia. » Tout est là.
Massimo Rivola choisit pour l’instant la marque Aprilia avant l’équipe
La position de Rivola est logique. Jorge Martin et Marco Bezzecchi constituent officiellement les deux représentants de l’équipe d’usine, mais TrackHouse n’est plus un simple satellite chargé de compléter la grille. Ogura a déjà démontré qu’il pouvait gagner et Fernandez vient de s’imposer à Silverstone.
Demander aujourd’hui à ces deux pilotes de s’effacer serait difficilement justifiable sportivement. D’autant que leur présence devant Marc Marquez joue déjà en faveur d’Aprilia. Si Fernandez bat Martin mais termine également devant Marquez, Aprilia perd quelques points dans la lutte interne entre ses pilotes mais protège malgré tout son avantage face à Ducati.
C’est une notion fondamentale. Pour Rivola, l’ennemi principal n’est donc pas encore un autre pilote Aprilia. C’est Marc Marquez. « Marquez est clairement la référence pour nous », reconnaît-il. « L’histoire nous l’enseigne. Et je ne pense pas que Ducati, qui a dominé ces dernières saisons, veuille laisser filer ce championnat. »
Silverstone a montré pourquoi TrackHouse ne peut plus être traité comme un simple auxiliaire par Massimo Rivola
Le Grand Prix de Grande-Bretagne constitue presque la démonstration parfaite. Jorge Martin avait remporté le Sprint samedi et partait en pole dimanche. Pourtant, Raul Fernandez ne lui a fait aucun cadeau au départ du Grand Prix.
Lorsque Martin s’est retrouvé avec son correcteur d’assiette arrière encore abaissé dans les premiers virages, Fernandez a immédiatement pris la tête et s’est échappé. Il aurait été facile, dans une logique de championnat classique, d’imaginer qu’un pilote satellite protège le leader de la marque. Il n’en a rien été. Fernandez a couru pour gagner. Et Aprilia semble parfaitement accepter cette logique.
Le résultat est presque idéal pour Noale : victoire TrackHouse, deuxième place de Martin et troisième place de Bezzecchi. La marque remplit le podium et son leader augmente malgré tout son avance au championnat.
Cette stratégie possède toutefois un revers évident. Plus Aprilia possède de pilotes capables de gagner, plus ceux-ci peuvent se neutraliser. Martin compte désormais 31 points d’avance sur Bezzecchi, 37 sur Ogura et 56 sur Fernandez. Marc Marquez est à 40 points. Le paradoxe saute aux yeux : Marquez est aujourd’hui plus proche de Martin que Fernandez.
Une victoire de Fernandez devant Martin peut donc être favorable à Aprilia en tant que constructeur tout en réduisant l’avance personnelle du Madrilène sur Ducati. Même problème avec Bezzecchi ou Ogura. Tant que l’écart avec Marquez reste important, la liberté paraît relativement simple à défendre.
Mais imaginons une fin de saison où Martin possède cinq points d’avance sur Marquez tandis que Fernandez se retrouve en mesure de battre son compatriote pour une victoire. La philosophie de Silverstone deviendrait beaucoup plus difficile à maintenir.
Ducati connaît parfaitement ce dilemme … Pendant plusieurs saisons, Ducati disposait d’une telle supériorité numérique et technique que la marque pouvait laisser ses pilotes se battre librement. En 2024, Jorge Martin avait même remporté le titre avec Pramac face à Francesco Bagnaia, pilote officiel Ducati.
Borgo Panigale pouvait se permettre cette neutralité parce qu’un pilote Ducati était quasiment assuré d’être champion. Aujourd’hui, Aprilia se retrouve exactement dans cette position… mais sans disposer encore du même matelas de sécurité. Marc Marquez reste suffisamment proche pour transformer chaque lutte interne entre RS-GP en opportunité.
C’est pourquoi Rivola peut aujourd’hui parler de liberté totale tout en gardant Ducati dans son champ de vision.

Martin n’est pas encore assez dominant pour réclamer un statut prioritaire
Le classement général pourrait laisser croire que Martin mérite déjà un traitement privilégié. Mais les statistiques rendent la situation moins évidente. Sur la base des points marqués par départ, Marco Bezzecchi affiche actuellement la meilleure moyenne de la saison avec 26,1 points par manche, devant Marc Marquez à 22,2 et Martin à 21,8.
Sur les cinq dernières manches, Martin n’est également que le quatrième meilleur scoreur, derrière Marquez, Ogura et Fernandez. Autrement dit, le leader du championnat n’est pas nécessairement le pilote Aprilia qui possède actuellement la meilleure dynamique. Cela rend une éventuelle hiérarchie encore plus délicate. Pourquoi demander à Bezzecchi, Ogura ou Fernandez de ralentir alors qu’ils peuvent légitimement considérer que leur propre candidature au titre reste viable ?
La position de Massimo Rivola est probablement la bonne … aujourd’hui. Imposer des consignes à TrackHouse à dix courses de la fin serait prématuré et pourrait même se révéler contre-productif. Ogura et Fernandez peuvent prendre des points à Marquez, à Di Giannantonio et aux autres Ducati. Leur vitesse constitue donc une arme collective pour Aprilia.
Mais cette philosophie possède forcément une date de péremption. Plus le championnat avancera, plus Aprilia devra arbitrer entre deux objectifs différents : faire gagner une RS-GP ou faire gagner le bon pilote RS-GP. Pour l’instant, ces deux objectifs coïncident. Ce ne sera pas nécessairement le cas à Valence.
Aprilia rêve de son premier titre dans la catégorie reine et possède potentiellement quatre pilotes capables de l’obtenir. Mais ce luxe peut aussi devenir un piège si Marc Marquez reste suffisamment proche pour profiter de leurs luttes internes. Rivola dit aujourd’hui : qu’ils courent. C’est une philosophie séduisante, sportive et cohérente.
Mais si le titre se joue à quelques points lors des dernières manches, la vraie question ne sera plus de savoir si TrackHouse est libre de gagner. Elle sera de savoir jusqu’où Aprilia est prête à laisser ses propres pilotes se battre entre eux au risque d’offrir le championnat à Ducati.










