Les ailerons interdits en 2017.
Explications et interrogations.
Quand, le 6 juillet 1974, Phil Read a utilisé deux
appendices aérodynamiques sur sa MV Agusta lors des essais du Grand
Prix de Belgique à Spa-Francorchamps, il ne se doutait sans doute
pas que cela allait être un sujet technique quelque peu discordant…
42 ans plus tard !
Car, bien que quelques expériences aient été faites ici ou là,
il a fallu attendre 40 ans et la persévérance de Ducati en ce
domaine pour que, enfin, les ailerons soient reconnus comme ayant
une certaine utilité. En l’occurrence une utilité pour
principalement empêcher les motos surpuissantes de se cabrer à
l’accélération, une année où la nouvelle électronique unique le
faisait un peu moins efficacement que par le passé. Du coup, les
autres constructeurs ont emboîté le pas à Ducati, chacun avec ses
propres solutions aérodynamiques, et ont découvert ainsi un domaine
insoupçonné, encore pratiquement sans limite. (voir tous
nos articles sur le sujet)
Pour explorer ce nouveau champ d’action, les méthodes de travail
ont dû se moderniser, et l’on a rapidement abandonné la fumée et
les traditionnels fils de laine utilisés en soufflerie pour passer
à l’âge du numérique.
Matthieu Grosdecoeur, ingénieur dans le team
CarXpert-Interwetten Moto2, nous explique ce bon en
avant: « Il convient de bien différencier les deux
composantes qui interviennent en aérodynamique; le flux d’air (mis
en évidence avec la fumée et les brins de laine) et les
distributions de pressions. Cela ne sert pas à grand-chose de
peaufiner un élément s’il se trouve dans une zone de dépression. Il
aura beau être très profilé, cela n’apportera rien du
tout.
Nous sommes donc passés d’une certaine forme d’empirisme au
stade du calcul. Sans la CFD (computational fluid dynamics ou MFN
mécanique des fluides numérique), vous pouvez passer des journées
entières en soufflerie sans avancer dans la bonne direction. Le
calcul nous a énormément aidé, mais cela représente un travail
titanesque.
Il a d’abord fallu numériser entièrement la moto en trois
dimensions, extérieurement et intérieurement, avec et sans
carénage. Il a également fallu, par exemple, fabriquer un banc
d’essai pour mesurer la porosité du radiateur, afin de rendre plus
précis le modèle mathématique. Cela a pris plus de six mois en
collaboration avec la soufflerie de Genève appartenant à
l’HEPIA.
Les premiers résultats nous ont montré les zones à
travailler (photo de tête d’article : flux d’air collé en
bleu, décollés en rouge) et les éléments les plus perturbateurs. De
là, nous avons dessiné de nouvelles pièces en 3D puis les avons
introduites dans le modèle. Une fois validées sur les ordinateurs,
nous les avons faites réaliser en prototypage rapide et essayées en
soufflerie. Nous sommes donc passés des «bouts de cartons» à un vrai
travail d’ingénierie, mais cela aurait été impossible sans
l’expertise de l’HEPIA. »
Essais d’ailerons arrière en Moto2
Le modèle mathématique a donc pris le pas sur les essais en
soufflerie, qui n’ont plus pour but que de valider les différentes
solutions étudiées numériquement, et l’on aboutit déjà aujourd’hui
à des éléments aérodynamiques très performants, pouvant engendrer
un appui de l’ordre d’une quarantaine de kilos à 300 km/h pour une
résistance à l’avancement presque négligeable.
Il s’agit là d’une fulgurante avancée technologique certes apte
à satisfaire l’inventivité des ingénieurs, mais dont les deux
points négatifs apparents, à savoir un problème de sécurité en cas
de choc avec un pilote ainsi que des coûts de développement très
importants, ont entraîné son interdiction pour la saison 2017.
Cela met ainsi un coup d’arrêt en MotoGP à des développements
futurs qui avaient de quoi donner le vertige, comme ceux
actuellement entrepris par la société d’engineering suisse Red Blue
Motorbikes sur des ailes mobiles en développant un
système de contrôle électromécanique (basé entre autre sur des
capteurs optiques), qui déploie les ailerons au dessus d’une
certaine vitesse et les garde horizontaux, même quand la moto
s’incline en virage. L’étape suivante envisagée par le bureau de
recherche helvétique consiste à faire varier l’angle d’incidence
des ailerons en fonction de l’accélération et de la vitesse du
véhicule et un frein aérodynamique intelligent appliqué sur la roue
arrière est également déjà dans l’air du temps… Tout cela est
strictement prohibé en MotoGP mais indéniablement intéressant
d’un point de vue technique !
Articulated Wing System RBMB – Wind tunnel test by hepia –
Geneva
Ainsi donc, si la réglementation n’avait pas interdit tout cela,
les constructeurs se seraient sans doute affrontés à grands
renforts de budgets de recherche et d’ingénieurs d’exploitation sur
le terrain, creusant encore un peu plus l’écart avec les teams
privés, pour un spectacle où la place du pilote en serait sortie
amoindrie.
Malgré ce ban, il convient cependant de rester attentif car seul
l’avenir dira si les constructeurs reviendront à des carénages aux
formes conventionnelles en 2017, ou si l’on verra apparaître des
éléments un peu plus massifs dans leur partie frontale, ou bien des
éléments à « double peau » avec
ailerons dans le flux d’air interne: on connaît en
effet la propension des ingénieurs, qui ont mis le doigt sur un
domaine intéressant, à exploiter la moindre zone obscure d’un
règlement…