Aprilia gagne, place trois pilotes aux trois premières places du championnat et possède désormais ce qui ressemble à la moto de référence du MotoGP. Massimo Rivola incarne cette réussite, Jorge Martin et Marco Bezzecchi lui donnent des visages. Mais une partie essentielle de la transformation s’est opérée beaucoup plus discrètement. Depuis son arrivée en 2025, Fabiano Sterlacchini a changé quelque chose de fondamental à Noale : il n’a pas seulement rendu l’Aprilia plus rapide. Il semble avoir réussi à la rendre plus facile à comprendre, à régler et surtout à piloter.
Il suffit de mesurer le chemin parcouru. Lorsque Aprilia est revenue véritablement au premier plan de la catégorie reine, le projet avait quelque chose d’un laboratoire permanent. Aleix Espargaró puis Maverick Viñales avaient prouvé que la RS-GP pouvait gagner, mais ses performances demeuraient irrégulières.
Certains week-ends, l’Aprilia semblait capable de battre tout le monde. Sur d’autres circuits, elle disparaissait. En 2025, quelque chose a commencé à changer. Puis, en 2026, la transformation est devenue spectaculaire : sept victoires en douze Grands Prix, quatre pilotes capables de gagner et trois Aprilia actuellement aux trois premières places du championnat.
Une telle progression ne s’explique plus par un pilote particulièrement inspiré ou un circuit favorable. Elle révèle un système devenu performant. Et au cœur de ce système apparaît de plus en plus le nom de Fabiano Sterlacchini.
Sterlacchini n’a pas simplement fabriqué une Aprilia plus rapide
C’est sans doute là que se trouve la partie la plus intéressante de son travail. Arrivé de KTM en 2025 pour prendre la direction technique d’Aprilia, l’Italien disposait évidemment d’une base déjà compétitive. Il serait donc excessif de lui attribuer seul la métamorphose de Noale.
Mais les témoignages des pilotes commencent à dessiner quelque chose de beaucoup plus subtil. Après sa victoire à Silverstone, Raul Fernandez a expliqué que Sterlacchini avait trouvé des solutions aux problèmes rencontrés jusque-là par Aprilia. Sa conclusion est presque plus importante que la victoire elle-même : la RS-GP serait devenue « super facile » à piloter.
Dans le langage d’un prototype MotoGP développant environ 300 chevaux, le terme « facile » est évidemment relatif. Mais techniquement, il est capital. La meilleure moto n’est pas nécessairement celle qui possède le potentiel absolu le plus élevé. C’est aussi celle dont les pilotes peuvent exploiter ce potentiel plus souvent, sur davantage de circuits et dans davantage de conditions. C’est précisément ce qu’Aprilia semble avoir trouvé.
Quatre pilotes rapides : le meilleur indicateur du travail accompli
Jorge Martin, Marco Bezzecchi, Raul Fernandez et Ai Ogura gagnent. Voilà peut-être la donnée la plus impressionnante de la saison Aprilia. Car lorsqu’une moto ne fonctionne qu’entre les mains d’un pilote, il devient difficile de distinguer la qualité du prototype du génie de celui qui la roule.
Lorsque quatre pilotes aux styles et expériences différents deviennent capables de gagner avec la même machine, l’explication change.
Ce n’est plus seulement le pilote qui s’adapte à la moto. La moto permet aux pilotes d’exprimer leurs qualités. Et cela pourrait être la véritable réussite de Sterlacchini. Silverstone en a offert une démonstration presque caricaturale. Les Aprilia ont monopolisé le podium du Grand Prix et auraient pu obtenir des résultats encore plus écrasants sans certaines erreurs individuelles durant le week-end.
Pendant ce temps, Ducati cherchait ses réglages et Marc Marquez décrivait une GP26 devenue pratiquement incontrôlable avec la dégradation de son pneu arrière.

Le cas Raul Fernandez raconte peut-être mieux Sterlacchini que celui de Martin
Jorge Martin est champion du monde. Bezzecchi avait déjà gagné avec Ducati. Leur vitesse n’avait jamais vraiment fait débat. Raul Fernandez constitue un cas beaucoup plus révélateur. Sa carrière MotoGP semblait s’enliser au point qu’il avait réenvisagé son avenir dans la catégorie. Le talent aperçu lorsqu’il jouait le titre Moto2 paraissait progressivement disparaître derrière les difficultés.
Aujourd’hui, il gagne des Grands Prix et se retrouve lui aussi dans la conversation pour le championnat. Il serait évidemment simpliste d’attribuer cette renaissance à un seul ingénieur. Fernandez a mûri, TrackHouse a progressé et Aprilia lui fournit une excellente machine. Mais l’Espagnol lui-même insiste sur l’influence de Sterlacchini.
Et Jorge Martin semble partager ce sentiment : selon la journaliste Mela Chércoles, le directeur technique aurait réussi quelque chose de particulièrement précieux dans un constructeur engagé avec quatre pilotes compétitifs : rendre « tout le monde content ».
Aprilia a peut-être trouvé son Gigi Dall’Igna
La comparaison doit encore être maniée avec prudence. Gigi Dall’Igna a transformé Ducati pendant plus d’une décennie et profondément influencé l’évolution technique du MotoGP moderne. Sterlacchini n’a évidemment pas encore construit un héritage comparable.
Mais Aprilia possède désormais ce dont tout grand projet technique a besoin : une figure capable de transformer les informations provenant des pilotes en direction technique cohérente. Massimo Rivola construit l’organisation. Les pilotes produisent les résultats. Sterlacchini semble créer le lien entre les deux.
Et son expérience chez Ducati puis KTM lui donne justement une connaissance précieuse des méthodes de deux adversaires directs. La révolution Aprilia n’est donc peut-être pas seulement celle d’une excellente RS-GP. C’est celle d’une organisation qui semble enfin savoir exactement ce qu’elle veut faire de sa moto.
Le véritable test arrive maintenant
Il serait tentant, après Silverstone, de considérer Aprilia comme ayant définitivement pris le pouvoir. Ce serait prématuré. Aragon, Misano et les circuits suivants permettront de vérifier si la RS-GP possède réellement cette polyvalence nouvelle. Ducati va réagir et Marc Marquez arrive sur plusieurs pistes qui lui sont historiquement favorables.
Mais même si le titre échappait finalement à Noale, quelque chose paraît déjà acquis. Aprilia n’est plus l’outsider sympathique capable d’un exploit lorsque les circonstances lui conviennent. Elle est devenue une structure capable de faire gagner plusieurs pilotes avec la même moto.
Et si Jorge Martin, Marco Bezzecchi, Ai Ogura ou même Raul Fernandez finit par offrir à Aprilia son premier titre dans la catégorie reine, les photographies montreront naturellement le pilote et Massimo Rivola. Il faudra probablement chercher Fabiano Sterlacchini un peu plus loin dans le garage. Alors que la partie la plus importante de son travail semble justement être celle que l’on ne voit pas.










