À force de vouloir transformer les champions en héros partis de rien, la toile finit parfois par leur inventer une vie. Roser Alenta, la mère de Marc et Alex Marquez, vient ainsi de démentir avec virulence une phrase qui lui était attribuée et selon laquelle la famille aurait parfois renoncé à dîner pour pouvoir acheter des bottes de compétition aux deux garçons. Les Marquez ont effectivement consenti d’importants sacrifices pour permettre à leurs enfants de courir. Mais pas celui-là. Et leur mère tient à rétablir une frontière entre une enfance modeste consacrée à la compétition et une histoire de privations qui n’a jamais existé.
L’histoire était presque trop belle pour ne pas devenir virale. Marc Marquez, futur multiple champion du monde, aurait grandi dans une famille tellement déterminée à financer ses débuts en compétition que ses parents auraient parfois préféré ne pas manger afin de lui acheter son équipement.
Une phrase attribuée à sa mère, Roser Alenta, circule ainsi sur Internet : « Parfois, nous sautions le dîner pour pouvoir acheter des bottes de course à Marc et Alex. » Problème : elle affirme ne l’avoir jamais prononcée. Et surtout, elle assure que cela n’est jamais arrivé.
« Nous n’avons jamais sauté le dîner »
Interrogée par El Periódico, Roser Alenta a tenu à couper court à cette histoire. Sa réaction est particulièrement ferme : « Nous n’avons jamais sauté le dîner. » Elle ne nie absolument pas les sacrifices consentis par la famille. Avec Julia Marquez, le père de Marc et Alex, il fallait trouver l’argent nécessaire pour permettre aux deux garçons de courir.
Les sports mécaniques coûtent cher dès les catégories de jeunes et la famille ne disposait évidemment pas des moyens d’une grande structure professionnelle. Mais les parents auraient toujours établi une limite très claire. La compétition ne devait jamais passer avant les besoins fondamentaux de leurs enfants. Ni leur alimentation. Ni leur santé. Ni leur éducation.
Les vacances des Marquez se passaient sur les circuits
La réalité racontée par Roser est finalement moins spectaculaire mais probablement beaucoup plus révélatrice. Les sacrifices existaient. Ils prenaient simplement une autre forme. Les journées de congé du couple n’étaient pas consacrées aux vacances traditionnelles. Lorsque Roser et Julia pouvaient s’absenter de leur travail, la famille chargeait la caravane et partait sur les circuits.
« Nos vacances consistaient à aller s’entraîner avec eux, et nous étions incroyablement heureux tous les quatre ! » Voilà sans doute une meilleure description de l’enfance sportive des frères Marquez. Les parents investissaient leur argent, mais également leur temps libre et une grande partie de leur vie familiale, dans la passion de leurs fils.
Marc commence ensuite son parcours en Grand Prix en 2008, à seulement 15 ans. Alex empruntera à son tour cette voie jusqu’au Championnat du monde. La suite appartient à l’histoire du motocyclisme.

Pourquoi alors inventer une famille Marquez qui ne mangeait plus ?
Les trajectoires des grands champions finissent souvent par être simplifiées jusqu’à devenir des récits presque mythologiques. Il faut un enfant. Un rêve. Une famille pauvre ou modeste. Un sacrifice extraordinaire. Puis la gloire.
Et dans cette mécanique narrative, un père et une mère utilisant leurs congés et leurs économies pour accompagner leurs enfants sur les circuits paraît presque insuffisant. Il faut quelque chose de plus fort. Alors apparaissent les chaussures trouées, les repas supprimés ou l’argent qui manque pour acheter l’équipement.
Peu importe parfois que l’intéressé ait réellement raconté l’histoire. C’est précisément ce que Roser Alenta refuse. La mère des deux pilotes ne cherche pourtant absolument pas à réécrire leur enfance dans l’autre sens. Elle reconnaît volontiers les efforts consentis par les parents : « Julia et moi avons essayé d’aider nos enfants à réaliser leur rêve, avec beaucoup d’efforts. »
Mais elle refuse que ces efforts soient transformés en misère. Et lorsqu’elle revient sur cette prétendue histoire de dîner sacrifié pour acheter des bottes, son irritation devient évidente : « Ce n’est pas seulement faux, c’est insensé ! » Elle ajoute même, beaucoup plus directement : « Ce que nous n’avons certainement jamais fait, c’est sauter le déjeuner ou le dîner, bon sang ! »
Une réaction qui permet paradoxalement de mieux comprendre l’environnement dans lequel les frères Marquez ont grandi : une famille engagée, pas une enfance sacrifiée.
Roser Alenta insiste sur un point essentiel : elle et son mari n’ont finalement rien fait qu’ils considèrent comme extraordinaire. Ils avaient deux enfants passionnés de moto. Ils disposaient de moyens limités. Ils ont organisé leur existence pour leur permettre d’essayer. Et ils étaient heureux de le faire.
Ce qui n’empêche évidemment pas de mesurer rétrospectivement l’ampleur du pari. Car personne, lorsque la caravane familiale sillonnait encore l’Espagne, ne pouvait garantir que Marc deviendrait l’un des plus grands pilotes de l’histoire du MotoGP. Encore moins que son petit frère deviendrait lui aussi champion du monde et vainqueur en catégorie reine.
Roser sera d’ailleurs à Aragon
La mère des Marquez continue aujourd’hui de suivre leurs carrières, même si elle reconnaît ne pas assister systématiquement aux Grands Prix. Le stress du garage est devenu difficile à supporter. Mais elle prévoit d’être présente à MotorLand Aragon. Et le symbole est assez joli. Des années après les voyages en caravane sur les circuits espagnols, Roser Alenta retournera donc sur un circuit pour regarder ses deux fils courir au plus haut niveau.
Marc y jouera une partie importante de sa remontée vers Jorge Martin au championnat. Alex poursuivra sa propre saison. Mais au moins une histoire pourra désormais rester à la porte du paddock.
Oui, la famille Marquez a fait des sacrifices considérables pour permettre à Marc et Alex de devenir pilotes. Non, leurs parents ne se privaient pas de dîner pour leur acheter des bottes. La véritable histoire était déjà suffisamment exceptionnelle pour ne pas avoir besoin qu’Internet lui invente une légende.










